Publié dans Quand on est célib'

L’habituée du banc de touche

Le prochain bus passera à 17h16. Je rejoins la maison en espérant que Korea ait fini de mettre ses lacets et India, terminé de se maquiller. Je n’approuve d’ailleurs pas qu’elle se maquille à seize ans mais je n’ai pas à imposer mon avis, je ne suis que la baby-sitter de vacances!

L’idéal serait qu’on arrive chez Monsieur et Madame Kraba aux environs de dix-huit heures et qu’on les quitte avant  qu’ils ne dînent, soit avant vingt heures. Je n’évite pas la cuisine de madame Kraba, les filles ont annoncé notre visite de courtoisie il y a juste deux heures et ils ne n’ont sûrement pas prévu trois assiettes supplémentaires pour leur dîner.

Oui, ils sont africains et en Afrique tant qu’il y a à manger pour deux il y en a pour dix, de plus les filles et moi ne mangeons pas comme des ogres (Enfin, moi, ça dépend des jours et des lieux)  mais disons  que dans le cadre d’une simple visite de courtoisie, quitter une maison avant l’heure du dîner fait partie de mes règles de bienséance.

Je lâche un soupir en ouvrant la porte, Korea est en train de mettre ses lacets, India se maquille. Ce ne sont pas leurs surnoms mais bien leurs prénoms enregistrés à l’état-civil d’une des mairies que compte la France et une conséquence de l’amour fou que leurs parents portent à l’Asie.

-Les filles, si on rate le prochain bus, on remettra la visite à demain.

-Pourquoi? M’interroge Korea de sa voix traînante

-Parce qu’il faut passer au maximum 2 heures chez eux et prendre congé d’eux avant le dîner.

-Mais ça ne les gênera pas qu’on mange avec eux.

-Oui, Korea mais ce serait mieux qu’on rentre avant l’heure du dîner. Le bus ne va pas tarder, on se dépêche les miss ! Dis-je en jetant un coup d’œil à l’écran de mon téléphone.

Nous sommes assises à l’arrière du bus. Korea et India sont accrochées à leurs téléphones, moi, je lis Inassouvies, nos vies. Il peut m’arriver d’oublier ma mini-trousse de maquillage mais jamais de mettre un livre dans mon sac.

Il nous faut une demi-heure de trajet en bus puis une dizaine de minutes à pied pour rejoindre le pavillon de Monsieur et Madame Kraba. Ce couple sympathique d’une soixante d’années fait partie de la liste d’amis très serrée des parents de Korea et India.

Monsieur Kraba nous ouvre avec un sourire plein de bonté, nous fait ressentir toute la chaleur de son cœur avec ses embrassades appuyées. Nous embrassera-t-il de cette façon si l’on s’incruste à leur dîner ? Je remue la tête, consciente du caractère saugrenu de ma pensée.

«Taylor est au salon.»  Nous dit Monsieur Kraba.

Je suis Koréa et India jusqu’au salon pensant y retrouver un adolescent et là…

Je reçois une décharge électrique dans mon cœur, mes pensées se désorganisent, représentent un tas difforme dans mon cerveau droit, mon visage exprime des émotions que je ne peux malheureusement pas décrypter.

Je reconnais cette situation, elle s’était imposée à moi quand j’avais 15 et 19 ans.  Elle s’était présentée  de la même façon et avait engendré les mêmes dégâts : un amour non réciproque, des larmes versées, un désespoir qui ancre au célibat…

-Bonjour! Théodora, Enchantée. Dis-je avec le sourire et en lui faisant des bises.

-Bonjour, Taylor. Enchanté.

Je me retrouve assise à ses côtés. Mon Dieu, comment je fais pour ralentir les battements saccadés de mon cœur ? Comment je fais pour ne pas me tourner vers lui et contempler ses petits yeux, son teint ébène, ses lèvres bien dessinées, ce collier qui encadre ce parfait visage carré?

Comment je fais pour ne pas imaginer ses bras musclés envelopper mon corps frêle et me transporter dans des univers qui ne sont réservés qu’aux âmes qui vénèrent la passion?

Quel sujet de conversation puis-je entamer pour entendre à nouveau sa voix virile?

-Taylor, tu pourrais servir à boire aux filles s’il te plaît. Lance Monsieur Kraba

Il se dirige vers le buffet  et je manque d’ouvrir ma bouche. Qu’est-ce qu’il est grand! Je suis une naine à ses côtés !

Mon cœur s’active, il essaie comme à chaque fois que la situation se présente de tendre vers l’autre, d’établir une connexion. J’aimerais bien le contrôler mais je n’étais pas préparée à cela.  Dans cette petite ville du Nord-Ouest de la France où j’habite depuis 2 ans, les beaux mecs sont rares comme une éclipse solaire alors…

Il remplit mon verre de coca tout en prenant des nouvelles des filles. Je porte délicatement mon verre à mes lèvres, fixe mes yeux sur la télévision.

Est-il en train de me regarder ? Je l’ignore mais je veux bien penser que oui.  Quelle belle idée j’ai eu de mettre ce top corail, ce jean adapté à ma morphologie en I et ces sandales compensées qui me donnent une dizaine de centimètres en plus !

Quelle belle idée j’ai eu de ne pas négliger la coiffure de mes cheveux en transition  (mi crépus, mi défrisés). Mon esprit avait-il capté que je ferais pareille rencontre aujourd’hui?

Monsieur et Madame Kraba nous rejoignent, prennent de mes nouvelles ainsi que celles des filles. Ils m’embarquent dans une discussion assez plaisante, discussion qui m’éloigne de Taylor. Je suis largement déçue quand il annonce qu’il va rejoindre ses amis pour une séance de basket-ball. Je suis déçue de n’avoir pas pris le bus d’avant 17h16. J’aurais passé plus de temps en sa compagnie.

J’ai oublié les traits de son visage quand nous regagnons la maison des heures plus tard mais je n’ai pas oublié ce cœur qu’il a mis en mouvement…

***

-Théo, est-ce qu’on pourrait rendre visite à Monsieur Kraba demain ?

Je retire mes écouteurs, me tourne vers Korea pour lui donner une réponse positive.

-Il faudrait programmer votre réveil  avant 14 heures pour qu’on soit chez eux avant 16 heures. Dis-je le sourire vissé aux lèvres.

-D’accord, je le dis à India.

-Merci!

Je voulais émettre un ok mais mon cœur a parlé à ma place. Il lui est reconnaissant de me permettre de revoir Taylor. Notre 1ère rencontre date d’il y a deux semaines et j’ai quotidiennement médité sur le sens de cette rencontre. A-t-elle pour but de m’entraîner vers des illusions ou  me réapprendre à aimer?

Le lendemain, je suis la dernière à être prête. J’ai passé un temps fou à coiffer mes cheveux, à m’entourer du nuage de fraîcheur que me procure l’eau de toilette Shalimar, à maquiller mes lèvres pulpeuses.

Je suis fébrile quand nous montons dans le bus. Allons-nous faire plus connaissance Taylor et moi? Suis-je sur le chemin qui me fera quitter mon célibat qui dure depuis 9 ans? Plairais-je pour une fois à un homme qui me plaît?

Nous rejoignons la maison des Kraba à petits pas. Les filles rient à gorge déployée en regardant des vidéos sur leurs téléphones, moi, je réfléchis aux prochaines minutes. Ma vie va-t-elle prendre un tournant décisif?

Notre accueil se passe exactement comme la dernière fois à une exception près : Taylor n’est pas au salon cette fois-ci, il est sorti avec un ami. J’attends patiemment qu’il arrive.

Mon cœur fait un bond quand il pénètre dans le salon une heure et demie plus tard. Il est toujours aussi beau, son corps de rêve n’a pas flétri. Il n’est pas seul, un ami l’accompagne. Je lui fais les bises avec un sourire enjôleur. Il me demande brièvement si je vais bien, s’installe à côté de son ami. Je ne suis pas à ses côtés aujourd’hui…

C’est l’heure de l’apéro, Taylor me sert un verre de martini. J’ai hésité avant de le prendre, j’avais peur de l’image que cela renverrait. Je bois mon verre à longs traits tout en discutant avec Monsieur Kraba assis en face de moi.

J’ignore qu’India, assise à ma droite est en train de faire des selfies, j’ignore que je suis dans le cadreur, j’ignore que je figure sur l’une de ses photos avec une moue pas très avantageuse jusqu’à ce qu’elle éclate de rire.

-Oh non! M’exclamé-je en regardant la photo. Supprime s’il te plaît.

Elle ne m’écoute pas, se met à rire de plus en plus fort, attirant l’attention de Taylor et de son ami. Oh mon Dieu, pas ça!

-Qu’est-ce qu’il y a? Lui demande-t-il

-India, supprime cette photo. Ordonné-je avec un regard menaçant

Elle continue à rire et passe son téléphone à Taylor ! Cette ado est vraiment une salope !!! Je vide mon verre, saisie par

la honte. Mon Dieu, je suis trop moche sur la photo!

Il la regarde puis redonne le téléphone à India. J’ai tellement honte qu’il m’ait vue comme ça.

-Un verre ne doit pas être vide. Me dit-il

Il remplit à nouveau mon verre, m’ajoute des glaçons. Il veut sûrement m’aider à noyer ma honte dans l’alcool. Je finis mon verre, il le remplit encore une fois. L’alcool réchauffe un peu trop mon organisme, je vais au jardin prendre de l’air frais. Il me rejoint quelques minutes plus tard, me demande si j’ai chaud. Je lui dis oui, il sourit puis repart au living. Je fais de même quand je commence à avoir froid.

Kelan, son ami, me demande ce que je fais dans la vie, je lui réponds que j’ai pris une année sabbatique pour me consacrer à ma passion, l’écriture. Je lui montre des photos de ma première pièce de théâtre, «L’indécise» dont le thème principal est la polyandrie.

Taylor n’y jette même pas un coup d’œil et des éclats de verre se glissent dans mon cœur. Il ne s’intéresse pas à moi, ce que je fais ne l’intéresse pas, ce que je suis encore moins.

Cette vérité s’impose à moi, me rend triste et me pousse à danser quand Monsieur Kraba met de la musique. Danser pour me vider de mon chagrin, danser pour montrer mes capacités à Taylor. Les filles complimentent mon aptitude à la danse, le couple Kraba et Kelan également. Pourquoi Taylor ne dit rien? Il n’a peut-être pas pris la peine de me regarder.

« Quelle idiote, tu fais, Théo ! Il est bien trop beau pour s’intéresser à toi. C’est sûr qu’il doit aimer les femmes qui font plus d’un mètre soixante-dix et qui possèdent des rondeurs. Tu as 25 ans, tu es une femme sensible, intelligente, discrète mais il ne le saura jamais parce que:

TU NE L’INTÉRESSES PAS ! »

Mon visage s’assombrit quand tombe cette conclusion. Encore une fois, je ne plais pas à un homme qui m’attire, encore une fois je suis sur le banc de touche.

Et puis qu’est-ce que ça fait si je suis sur le banc de touche ?

Dites-moi, suis-je moins vivante qu’une femme qui aime et est aimée en retour ?

N’ai-je pas une famille, des amis qui m’aiment ?

Un homme ne manque pas à ma vie, je suis très bien toute seule, j’ai tout ce dont j’ai besoin…

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© Grâce Minlibé

Auteur de Chimères de verre

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Auteur :

Quand j’ai eu envie d’écrire pour me décharger des maux de la vie, le courant poétique s’est imposé comme le canal d’expression par excellence. En décembre 2014, j’ai publié mon recueil de poèmes «Chimères de verre» aux Editions Edilivre. En 2015, finaliste au prix Littérature et musique 2015 organisé par les éditions Souffle Court, je deviens co-auteur du recueil de nouvelles «Une nuit avec Baker » Désirant partager ma passion pour la lecture et l’écriture, j'ai créé en mai 2015 ce blog éponyme. Je lis, j'écris et je n'oublie pas de vivre !!!

5 commentaires sur « L’habituée du banc de touche »

    1. mdr ma vieille mère , tu déclares officiellement mes surnoms de coulisse.
      J’ai une grosse baisse de motivation en ce moment raison pour laquelle la suite traîne. J’espère que ça ira mieux la semaine prochaine.
      Pareille histoire? Tu parles de Meg ou de Karlise?

      J'aime

  1. J’ai beaucoup aimé. Je me retrouve dans ce texte hihi. D’ailleurs j’ai eu une autre déception aujourd’hui mais bon..
    J’aurais aimé en mire plus pourtant, rentrer dans la tête de Taylor peut – être mais bon c’était un très beau texte quand même comme d’hab. Bravo 🙂

    Aimé par 1 personne

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