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La nuit divisée – Wessel Ebersohn 

Le prélude est déchirant. Nous sommes en 1978. La jeune Cissy a 14 ans et elle est en compagnie de son frère de 5 ans. Ils sont tous deux affamés, leur mère est absente de leur logis depuis deux nuits. Quand Cissy voit des boîtes de biscuits dans une épicerie, elle ne peut résister. Elle est hélas abattue de deux balles par le tenant de l’épicier: Johnny Weizmann.

Légitime défense ? Selon la rumeur publique, le petit commerçant laisserait, certaines nuits, la porte de son magasin ouverte pour mieux piéger ses « victimes »…

Johnny Weizmann a tué huit personnes en dix ans, toutes noires sauf une. On ne lui a jamais fait de procès à cause du Criminal Procedure Act qui dit qu’on peut raisonnablement user de violence pour se défendre ainsi que sa propriété.

Le colonel Freek Jordaan l’oblige à aller voir le psychologue Yudel Gordon. Des séances que Weizmann écourte assez vite. Yudel pressent la récidive de Weizmann. Il se met donc à la recherche de preuves pour l’arrêter dans son élan.

Cette violence banalisée envers les noirs m’a mise mal à l’aise. J’ai senti ma poitrine se comprimer à chaque scène glauque. Je n’ai pas du tout aimé la fin qui montre combien l’Afrique du Sud, les Afrikaners ont fait preuve d’une injustice sans nom envers les Noirs.

Les différences de race et de langage, les itinéraires contradictoires, les diverses sociétés se côtoyant et s’excluant les unes les autres, les intérêts divergents : tout cela faisait qu’il était plus sûr et plus facile d’être blanc plutôt que noir quand on tombait aux mains de la police de sécurité.

J’ai bien aimé suivre cette 2e enquête du psychologue Yudel Gordon même si le rythme était poussif par moment. Les personnages sont crédibles, leurs réactions cadrent avec le contexte de l’époque.

Le 4e tome des enquêtes de cet inspecteur me tente. J’espère pouvoir le lire dans un avenir proche.

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Mère à mère de Sindiwe Magona

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Amy Elizabeth Biehl, boursière Fulbright, a été attaquée et tuée par une foule de jeunes Noirs à Guguletu, en Afrique du Sud, en août 1993. Généralement, dans des affaires comme celle- ci, on parle beaucoup, à juste titre, de l’univers de la victime : sa famille, ses amis, son travail, ses intérêts, ses espoirs et aspirations. Le cas Biehl n’y a pas échappé. Et pourtant, n’y aurait- il pas des leçons à tirer d’une connaissance de l’autre univers ?

Quel était l’univers des tueurs de cette jeune fille, l’univers de ceux dont l’environnement a négligé de cultiver en eux les grands idéaux de l’humanité et qui, tout aussi jeunes que leur victime, sont devenus des créatures perdues, habitées par la malveillance et la destruction ?

A travers son roman, Sindiwe Magona nous immerge dans l’univers d’un tueur. Par l’entremise des souvenirs de la mère de ce dernier, Sindiwe Magona fait entrevoir la dureté humaine qui a rendu possible le meurtre d’Amy Biehl.

Mon fils a tué votre fille.

C’est sur cette phrase que débute le roman, la lettre d’une mère (dont le fils est coupable) à une mère (dont la fille est victime).

Les gens me regardent comme si je l’avais fait moi- même. Les plus généreux, comme si je l’avais poussé à le faire. Comme si j’avais toujours pu tout faire faire à cet enfant.

Ce roman est le monologue d’une douleur qui écrit à une autre douleur. La mère du tueur, désemparée et éplorée, scrute sa mémoire et examine la vie que Mxolisi, son fils a connue… son univers. En quête de réponses pour elle-même, elle parle à l’autre mère.

Le lecteur voit l’Afrique du Sud de l’intérieur, Le peuple noir dépossédé, mis à l’écart.

– Ils sont forts pour nous donner des traitements pour lutter contre la tuberculose, reconnut Lwazi. mais pas pour les livres ni pour les enseignants.

– La tuberculose, ça s’attrape, tu ne le savais pas ? demanda Sazi. Les Boers ont la trouille qu’on la leur refile.

Ségrégation, création des townships et expulsion de la population noire des villes vers les banlieues.

Des enfants livrés à eux-mêmes avec une haine féroce en héritage et qui se traduit par une violence sans nom.

la tempête la plus importante est encore ici. Elle demeure dans notre cœur – dans le cœur des gens de cette terre. Car, laisse- moi te dire une chose, les racines de la haine sont profondes ici. Profondes. Profondes. Profondes.

Nos enfants sombrèrent vite dans la barbarie. Impunément, ils rompirent avec la tradition ancienne et franchirent la ligne frontalière qui sépare l’homme de la bête. L’humanité de l’être humain, ubuntu, s’enfuit. Elle fut grièvement violée. Elle s’ensevelit là où aucun de nous ne la retrouverait aisément.

Mère à Mère est un roman audacieux, déroutant, émouvant. L’Afrique du Sud y est racontée tout en nuances avec complexité et passion. Sindiwe Magona revient à l’héritage de l’apartheid – un système répressif et brutal, qui a engendré une violence inter et intra raciale insensée, ainsi que d’autres événements infâmes.

J’ai eu un peu de mal à entrer dans l’histoire, à m’insérer dans la peau du personnage de la mère et pourtant la narration interne est là pour jouer ce rôle. J’aurais aimé lire l’histoire du point de vue de Mxolisi, j’aurais voulu entendre ses mots. Je pense que le récit aurait été encore plus dense.

Le récit comprend 12 chapitres non linéaires où l’on fait des sauts en arrière. Il n’y a pas mal de mots Xhosa, bon pour la culture générale mais faire des va-et-vient entre les références de pied de page et le texte, peut être fatiguant.

Ce roman est finaliste du Prix les Afriques 2021.

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Snapshots – Nouvelles voix du Caine Prize

Six auteurs, six longues nouvelles saluées par le Caine Prize pour la littérature anglophone d’Afrique – émanation du fameux Booker Prize – nous démontre superbement l’originalité et la puissance d’invention de cette toute jeune génération d’écrivains.

Noviolet Bulawayo est une auteure zimbabwéenne qu’il me tardait de découvrir.

Sa nouvelle Snapshots est l’histoire d’une famille zimbabwéenne qui va se disloquer à la suite de la mort du père. La nouvelle est racontée à la deuxième personne du singulier, narration découverte grâce à Emmanuel Dongala et que j’apprécie énormément. « Tu » est une enfant, « tu » est une jeune fille. Appelons-là Sunrise du nom dont elle a été baptisée par Givemore. Cet homme qui a l’âge d’être son père et qu’elle va rencontrer sur Mainstreet à l’âge de 14 ans et demi. Un homme qui va mettre fin à sa triste carrière de vendeuse d’œufs durs. Appelons-là Sunset, cette jeune fille qui a 14 ans et trois quart et qui n’atteindra pas l’âge adulte.

Snapshots c’est l’histoire d’une jeune fille avec en toile de fond les réalités sociales du Zimbabwe, inflation, précarité, grève du personnel soignant, manque d’équipements dans les établissements hospitaliers, les coupures d’eau et d’électricité fréquentes etc…

Hunter Emmanuel de Constance Myburgh

Hunter est bûcheron. Un jour, il découvre une jambe suspendue à une branche de pin, aux trois quarts du tronc. A qui appartient cette jambe ? Pourquoi a t-elle été coupée ? Si l’on obtient une réponse à ces interrogations, d’autres restent sans réponse. J’ai apprécié l’allure policière de cette nouvelle.

America de chinelo okparanta

L’histoire de Gloria et Nena, deux femmes qui s’aiment.

La maman de Nena en est toute triste: sa fille n’aura pas de mari, donc elle pas de petits-enfants. Gloria a l’opportunité d’aller en Amérique où un poste lui est offert. Si Nena a partagé son identité homosexuelle à ses parenrs, Gloria, elle, n’a pas osé le faire car ses parents sont très ancrés dans la foi, Un an plus tard cette dernière est en visite au Nigéria et toutes deux décident qu’elle essayera de la rejoindre là-bas. Nena émet sa demande de visa. Son désir de partir contrarie sa mère. Elle a peur que sa fille ne revienne jamais et peu à peu Nena partage sa peur. Entre partir et rester, quelle est la meilleure option pour elle ?

J’ai été un peu déçue car j’avais déjà lu cette nouvelle dans le bonheur comme l’eau de la même auteure.

Miracle de Tope Folarin

Une église nigériane au Texas qui reçoit la visite d’un pasteur nigérian. Des hommes, des femmes dans l’attente de divers miracles financiers, sociaux, familiaux, etc… Une nouvelle qui évoque la foi des uns, les réalisations mensongères de miracle des autres.

Jours de baston d’Olufemi Terry

Raul est un adolescent de 13 ans qui vit sur une décharge. Raul est un combattant et cette nouvelle relate ses jurs de combat avec d’autres garçons c’est la violence également, la misère des enfants qui est relaté.

La république de Bombay de Rotimi Babatunde

Récit de l’engagement du peuple africain dans la seconde guerre mondiale en particulier celui de Bombay. Ces hommes arrivent en terre inconnue, pour défendre une cause qui n’est pas vraiment la leur, auréolés de multiples croyances. Les préjugés sur les combattants africains m’ont fait penser à Frère d’âme de David Diop. Revenu dans sa ville natale du Nigéria après avoir combattu sur le Front Oublié de Birmanie, Bombay s’installe dans l’ancienne prison de sa ville et y fonde la République de Bombay dont il sera l’unique Président et citoyen. Une nouvelle qui allie avec dextérité sérieux et drôlerie.

Snapshots – Nouvelles voix du Caine Prize est un recueil de nouvelles à lire et à faire lire. Avouons-le, la littérature anglophone africaine est excellente et regorge de talents.

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TTL 53 : Le pic du diable – Deon Meyer

Le jeudi c’est Throwback Thursday Livresque ! Le thème de cette semaine est : Révolte

Le livre que j’ai terminé il y a quelques jours conviendrait parfaitement mais étant donné que c’est une lecture très récente, je le réserve pour de futurs Throwback.

Pour cette semaine, j’ai pensé à un roman policier de Deon Meyer reçu dans le cadre d’une rencontre littéraire sur le polar ethnique.

 

Couverture Le pic du diable

Pour Thobela, ex-agent du KGB, tuer a longtemps été une seconde nature. Jusqu’au jour où il décide de raccrocher pour s’occuper de son fils adoptif Pakamile. Tout bascule quand des brigands abattent Pakamile. Thobela, armé d’une sagaie, mène une croisade contre les bourreaux d’enfants qui sévissent en toute impunité en Afrique du Sud. L’inspecteur Griessel pourra-t-il arrêter ce carnage?

 

Pourquoi ce titre ?

Notre personnage principal, Thobela est un révolté. Révolté contre les brimades, violences faites aux enfants qui restent impunies. Il va s’ériger en justicier des temps modernes et mener une croisade en se donnant comme but de pourchasser et tuer tous les bourreaux d’enfants qui sévissent en Afrique du Sud. 

Thobela n’est pas l’unique narrateur de l’histoire et l’unique révolté. Il y a Christine. Elle est d’ailleurs celle qui introduit le récit. Une jeune fille de bonne famille qui va se révolter contre l’extrémisme religieux de son père et devenir une travailleuse du sexe.

 

Mon avis sur ce roman

Le pic du diable a été ma première rencontre avec cet auteur sud-africain qui est une référence.

La narration a été difficile à suivre au début car trois personnages racontent leur histoire en enfilade : Thobela d’origine Xhosa, Christine l’afrikaner et l’inspecteur blanc Griessel, un homme torturé qui a du mal à se séparer de l’alcool. Trois destins qui vont se raconter distinctement puis s’entremêler. Trois personnages que l’on va côtoyer et apprécier avec leurs défauts et leurs qualités.

A travers cette histoire, on ressent combien le vivre-ensemble est difficile en Afrique du Sud. Il y a des groupes bien distincts: les afrikaners, les noirs et les métis et ces groupes limitent leurs interactions. 

J’ai apprécié cette lecture qui évoque plusieurs thèmes : la pédophilie, la gestion du deuil,  le quotidien des travailleuses de sexe…. L’intrigue est bien ficelée et prenante même s’il y a quelques temps morts. 

 

Avez-vous déjà lu des romans de Deon Meyer ? Lequel dois-je absolument lire ?

Quel livre auriez-vous choisi ? Faites-moi sortir des sentiers battus ! 

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Règles douloureuses de Kopano Matlwa

Masechaba (Ma) a ses règles. Des règles abondantes qui l’obligent à avoir un mode de vie bien réglé :  s’asseoir au fond de la classe, porter des vêtements sombres, éviter la gymnastique, natation synchronisée, ne pas dormir chez les copines, ne pas participer aux fêtes.

Un mode de vie qui fait d’elle un être solitaire et craintif. Ses règles provoquent  douleur et évanouissement. Des années durant, elle va souffrir de douleurs chroniques liées à une endométriose.

Je ne connais aucune femme qui accueille chaque mois ses règles avec joie sauf celle qui redoutait une grossesse. Je n’imagine pas ce que doivent endurer les femmes qui souffrent de l’endométriose.  

Ma a fait des études de médecine. Elle est interne dans un hôpital. L’atmosphère lugubre est largement décrite. Etre médecin est un métier noble mais éprouvant : faire face, impuissant, à la mort des patients, au manque de place à l’hôpital. En Afrique du Sud, le médecin fait ce qu’il peut. Le système de santé s’effrite.

Dans le flux ininterrompu des patients, elle s’interroge sur sa capacité à les aimer tous, à leur donner toutes ses forces, tout son dévouement. Elle doute souvent, à l’opposé de sa meilleure amie, Nyasha. Nyasha, zimbabwéenne, voue une haine farouche aux blancs et est rejetée par les sud-africains.

Nous sommes en 2015 et les noirs sud-africains ont la haine de l’étranger, les noirs qui viennent des pays limitrophes. Ils les accusent de voler leurs emplois, subventions, d’être la source de leurs malheurs. Ils ripostent par la violence. On s’interroge sur l’humanité.

Quelle est cette chose au fond de nous qui nous rend si méchants ?

Pour Ma, c’est de la faute des blancs. Ils ont enseigné aux noirs la haine. ils les ont façonnés de la sorte.

Pour prouver à son amie qu’elle est différente, Ma lance une campagne anti-xénophobie qui se terminera mal. Pour punir l’affront qu’elle fait à la nation sud-africaine en soutenant les étrangers, Ma est violée. Un viol collectif qu’elle raconte par bribes. Un viol qui a duré longtemps.

A part sa mère, elle n’a le soutien de personne comme si le viol n’était pas une chose grave.

Kopano Matlwa

 

Cette campagne a été son erreur, c’est ce qu’ils disent. Ma culpabilise. Une révolte intérieure naît en moi. Aucune femme n’est responsable du viol qu’elle subit. Aucune ! Ne pas condamner le viol c’est le minimiser.

J’ai apprécié le courage de Ma, admiré sa décision à la suite du viol. Elle ne laisse pas le mal l’emporter sur le bien.

 

Règles douloureuses est un court exposé sur la souffrance physique/morale. La charpente du roman l’illustre bien. Des extraits de la bible portant sur la douleur, la souffrance introduisent chaque chapitre. La narratrice interroge longuement Dieu sur la souffrance.

Je découvre la plume de l’auteure. J’ai apprécié le langage imagé, le ton mélancolique. J’aimerais bien découvrir ses autres œuvres.

Que lisez-vous en ce beau mercredi ?

 

GM signature