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Né un mardi – Elnathan John

2003, BAYAN LAYI

Je découvre une petite communauté où des jeunes gens fument, se vantent des gens qu’ils ont tués. Ce sont des enfants dans la rue livrés à eux-mêmes, à la violence. J’ai été choquée par la facilité qu’ils ont à tuer.

A l’approche des élections, ces jeunes sont utilisés par les partis politiques pour coller les affiches et instaurer le désordre, affliger les corrections quand cela est nécessaire.

Dantala fait partie de la bande de jeunes de Bayan Layi. C’est le plus jeune de la bande. Il l’a rejointe il y a deux ans, à peu près au moment où il a terminé ses études coraniques à l’Islamiyya de Malam Junaidu. Il n’avait pas envie de retourner en famille alors il est resté avec ces jeunes. Dantala n’est pas très proche des membres de sa famille éclatée. Il ignore où sont ses frères, ce qu’est devenue sa mère.

Un soir d’émeutes, pris en chasse par la police, il s’enfuit. Il trouve refuge à Sokoto auprès de Sheikh Jamal, un imam salafiste, et son adjoint Malam Abdul-Nur Mohammed.

Dantala dont l’autre nom est Ahmad, apprend l’anglais avec son ami Jibril, développe l’intérêt sexuel pour la femme, psalmodie l’appel à la prière, lit tout ce qu’il peut, il observe la société dans laquelle il vit et nous fait découvrir les dan daudu, les efféminés au Nord du Nigéria.

Je n’ai pu m’empêcher de rire en lisant cet extrait 

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Les années passent. Dantala est heureux mais les tensions entre communautés sunnites et chiites ne cessent de croître. J’ai découvert les différents mouvements musulmans : les tariqa, izala, les chiite ainsi que les bras de fer d’idéologies religieuses. Chaque mouvement veut l’emporter, vider le camp de l’autre.

Lentement, l’auteur nous mène sur la voie de l’islamisme radical. Malam Abdul-Nur Mohammed, moralisateur loin d’être parfait, fait sécession et part à la campagne fonder une secte extrémiste. 

L’islam n’est pas synonyme de paix. – L’islam est synonyme de soumission. De soumission à la volonté d’Allah. Et la volonté d’Allah n’est pas la volonté des infidèles ou la volonté de l’Amérique. L’islam signifie que nous ne nous soumettons à rien ni à personne en dehors d’Allah.

Né un mardi nous montre les dangers du fanatisme, la manière de fonctionner des islamistes et les raisons qui pourraient pousser un jeune à suivre le chemin de l’islam radical : la terreur ou la perte de repère.

Ce roman est violent, il nous fait passer par tant d’émotions : peur, douleur, rire, colère, amour !

J’ai beaucoup apprécié cet amour fraternel qui a lié Jibril et Dantala. Des inconnus peuvent devenir notre famille, des gens pour qui nous serions prêts à risquer notre vie.

J’ai apprécié la loyauté de Dantala envers Sheikh Jamal et Jibril, chose qui a manqué aux politiciens corrompus qui figurent dans le roman. Ils sont habiles dans les promesses qui ont pour durée de vie le temps des élections.

Si seulement on avait un hôpital ici, je ne serais pas obligée de faire ce long trajet aller et retour pour lui apporter des affaires, mais non, quand ils n’achètent pas des voitures et qu’ils ne distribuent pas de la viande pendant les élections et la Sallah, ils ne font rien. Dites-moi, pour l’amour d’Allah, qu’est-ce qu’un peu de viande quand je suis obligée de faire tout ce chemin pour trouver un hôpital ?

Le fatalisme est évoqué, Dieu beaucoup interrogé. A-t-il toujours un pourquoi, un plan, une raison à toute souffrance ?

Elnathan John dresse un portrait réaliste du Nigéria : la survie au cœur de la violence. C’est une lecture utile et inédite pour moi avec ce moudjahid qui est un chrétien converti à l’islam. Du peu de lectures faites jusqu’ici sur le terrorisme ou l’islam radical, je n’avais pas autant appris sur la guerre d’idéologie entre sunnite et chiite. 

 

Quid de la forme du roman ?

L’auteur nous sert un registre dramatique avec quelques notes d’humour. Sa plume est réaliste, accessible. Les descriptions des lieux, de l’atmosphère sont assez élaborées pour nous permettre de bien nous les représenter.

J’ai retrouvé l’ambiance de la cité de la saison des fleurs de flamme. J’ai été agréablement surprise de découvrir à la fin du roman que les deux auteurs sont amis. Qui s’assemble, se ressemble…

J’ai noté un bémol : quand on a aucune culture islamique, on est un peu perdu avec les termes. Un lexique s’imposait pour moi.

Pour en savoir plus sur le roman, cliquez ICI

Bon Vendredi Lecture à tous ! J’ai hâte d’être à 19h TU. Il y a la nuit de l’écrivain à Abidjan. Je vous ferai vivre la soirée sur Twitter. N’hésitez pas à suivre mon compte 🙂

GM signature

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Je suis seul de Beyrouk

Je suis seul, dit le narrateur, caché de tous, alors que sa ville située aux portes du désert est tombée aux mains de terroristes. Au fil de son soliloque haletant, se déroule la mécanique inexorable des événements qui l’ont mené à se retrancher, presque à étouffer, dans cette chambre étroite et sombre. L’histoire de sa vie, de la pauvreté nomade aux succès mondains, porte en son cœur le germe de la perte. Seule Nezha, son ex-bien aimée, qu’il avait abandonnée pour la fille du maire, aurait le pouvoir de le sauver. Mais le veut-elle ?

l'Afrique écrit

Dans ce résumé, il y a des mots qui attisent ma curiosité (terrorisme, ex-bien aimée) et un qui rebute (soliloque). J’ai peur des soliloques. J’ai peur de m’ennuyer, de tourner en rond.

Première page de lecture et je suis saisie par la poésie qui émane de chaque ligne.

Jean L’Anselme a dit : la poésie, on ne sait pas ce que c’est, mais on la reconnaît quand on la rencontre.

 

J’ai rencontré la poésie dans ce roman de Beyrouk. Le langage est imagé, les mots sont musique, l’écriture est belle. J’ai envié l’auteur, j’aimerais pouvoir écrire comme ça un jour.

Ce livre traite du fanatisme religieux : pure folie, foi théorique, idéal déconnecté de la réalité.

Il évoque les terroristes à travers Ethman, ces hommes qui régissent la vie des autres et font régner la terreur, le repli sur soi. Ces hommes haïssent le monde, ils aiment la mort.

Ce sont des repentis, ils se repentent d’avoir un jour souri, d’avoir peut-être aimé, d’avoir vécu, ils enragent d’avoir un jour pensé que la vie était la vie, qu’elle avait ses inquiétudes, et ses plaisirs, que l’esprit est chair et que la chair est esprit, et que l’humanité existe malgré tout.

 

Comment se transforment–ils en chefs de guerre ? Mais qu’est-ce qui fait qu’on donne sa vie pour une cause ? Qu’est-ce qui fait que des hommes, possédant leur tête et leur cœur, parfaitement conscients, instruits des choses de la vie, choisissent en toute connaissance de cause une voie qui mène vers les dénuements et la mort ?

 

Le narrateur évoque quelques causes. Mépris subi, frustrations endurées, blessures contenues, désir de commander, espèce de folie.

C’est un long monologue, il n’y a qu’un bref dialogue tout au long de son roman. Un soliloque philosophique captivant où un regard critique est posé sur notre société.

Le narrateur appelle à la résistance mais se cache de ceux qui font désormais la loi dans la ville. Ce n’est pas un héros, il le confesse. Il fait des aveux, regrette cette vie où il n’a couru qu’après les succès mondains, pratiqué vol et corruption.

Maintenant qu’il est privé de la liberté de se mouvoir, il regrette son ambition, la peine infligée à Nehza.

Le portrait qu’il fait de cette dernière est admiratif. Elle aborde les choses posément, paisiblement. Elle est solide, possède une volonté peu commune.

De quel côté est Nezha ? Elle ne choisit pas, Nezha. Elle est trop agrippée à elle-même, à son ventre quand il crie, à ses nerfs quand ils pleurent, à son cœur quand il rit ou gémit, elle est elle, corps entier, filaments de sens, elle est elle, elle était moi quand je la serrais dans mes bras, elle est son frère prisonnier dans une baie lointaine, elle est ces blessés dans ce dispensaire infect où elle s’use à soigner des combattants pouilleux prêts à se lever demain pour aller piétiner les pâturages des cœurs, elle est de toutes les blessures, mais elle n’adhère aux idées de personne, elle ne peut partager ni les ambitions, ni les rêves des autres, tout ce qu’elle sait, c’est lécher les plaies, partager les douleurs, et vivre au présent, rien qu’au présent.

J’aurais voulu qu’elle prenne la parole mais hélas, le narrateur est seul. Épuisé de sa solitude, il se décide finalement à affronter la peur.

Beyrouk signe un manifeste pour la liberté, il interroge la foi qui plane au dessus des hommes, s’installe sur les terres de l’absolu. Je me suis posé la question : quel visage a ma foi ?

J’ai surligné à 26 reprises des passages. Ils sont tellement pleins de sens.

 

Pourquoi les historiens parlent-ils si peu de toi ? Moctar m’avait une fois répondu : « Parce qu’elle est une pute, l’histoire, elle ne couche qu’avec ceux qui la payent, seulement les puissants, les pauvres, eux, elle ne les fréquente pas. Peut-être qu’elle a raison, après tout. »

 

Je vous recommande cette lecture. Vous risquez d’aimer.

Pour plus d’informations sur le livre, cliquez ICI

 

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Terre Ceinte : survivre à la menace terroriste

Je continue ma découverte d’œuvres ayant reçu des prix littéraires. Celui que je vous présente aujourd’hui en a reçu deux : Le Grand Prix du roman métis en 2015 et le Prix Ahmadou Kourouma la même année.

Résumé de l'oeuvre

À Kalep, ville du Sumal désormais contrôlée par le pouvoir brutal des islamistes, deux jeunes sont exécutés pour avoir entretenu une relation amoureuse.
Des résistants tentent de s’opposer à ce nouvel ordre du monde en publiant un journal clandestin. Défi lancé au chef de la police islamique dans un climat de tension insoutenable qui met en évidence des contradictions et brouille tous les repères sociaux. Mais la vie, à sa façon mystérieuse, reprend toujours ses droits.
Terre ceinte met en scène des personnages enfermés dans un climat de violence. L’écrivain sénégalais en profite pour interroger les notions de courage et de lâcheté, d’héroïsme et de peur, de responsabilité et de vérité. À travers des dialogues étonnamment vibrants, des temps narratifs puissants, la correspondance échangée par les mères des deux victimes, s’élabore une réflexion contemporaine sur une situation de terreur.

l'Afrique écrit

 

Dieu est parti. Il a quitté ce monde depuis très longtemps dégoûté par son spectacle. Les Hommes sont seuls, ils font ce qu’ils veulent, car tout leur est permis. Et ce qu’ils veulent c’est le Mal : l’Homme est mauvais, et la société le rend encore plus mauvais.

Je n’aime pas la charia. Je l’ai détesté en regardant le film Timbuktu et je l’ai détesté davantage en lisant ce roman. 

Comment des hommes peuvent-ils manquer d’humanité et tuer leurs semblables sans une once de culpabilité et de tristesse ? Je n’arrive pas à le comprendre. 

Aimer Dieu, c’est aimer les hommes, et non se séparer d’eux.

 

Le fanatisme est dangereux et quand les hommes interprètent le silence de Dieu comme un accord ou un soutien c’est terrible. 

L’auteur dresse une belle fresque de la société opprimée par l’intégrisme religieux. Il dévoile les pensées profondes de ceux qui pensent défendre le nom de Dieu en imposant la terreur et celles de ces femmes et de ces hommes qui subissent cette terreur.

Sous l’angle de vue d’Abdel Karim, on découvre le profil psychologique d’un chef islamiste. Avec Ismaila, on réalise comment un jeune homme plein de vie s’éteint lentement dans le radicalisme.

Si les djihadistes viennent en Côte d’Ivoire et instaurent leur climat de terreur (je touche du bois) que ferai-je ? 

Vais-je subir ou réagir comme le Père Badji, Déthié, Codou, Madjigueen Ngoné, Vieux, Alioune ? Vais-je souffrir en silence, dos courbé, visage résigné ou souffrir en résistant, dos droit et visage déterminé ?

Déthié était la Liberté. Codou était la Justice. Madjigueen Ngoné était l’Egalité. Vieux était le Refus. Alioune était la Beauté. Le Père Badji était le Mystère. Tout cela constituait l’homme.

 

Il n’ y a naturellement ni héros ni salauds, et le courage, n’a alors pas plus de sens, ni de valeur, que la lâcheté. Il n’ y a d’abord que des gens qui ont peur et qui, ensuite, font quelque chose de cette peur: ils volent avec les ailes qu’elle leur donne aux talons, ou demeurent au sol, désespérément perclus.

 

J’ai apprécié la résistance des amis de Malamine, leur lutte pour éviter qu’on ne leur vole leur vie et leurs jours heureux. 

La guerre lui semblait être ce qui ne cessait de vouloir effacer le passé, une sorte de vaste destruction non seulement des villes, mais encore de quelque chose de plus essentiel en l’homme : du souvenir de ce qu’il a été, des joies qu’il a eues, de ses espoirs, des temps heureux.

 

Mon personnage coup de cœur est le Père Badji. J’ai apprécié sa nature mystérieuse et sa bravoure.

 

Ce livre m’a fait réfléchir sur l’unité d’un peuple et ses inconstances.

Ce journal a fait un pari sur le peuple. Il perdra car il ne faut jamais parier sur le peuple : il ne fait jamais ce que l’on attend de lui.

 

Il m’a également fait réfléchir sur la justice, la tolérance, l’importance de la liberté.  

Le récit ne s’achève pas comme je l’espérais. La victoire sur les djihadistes est de courte durée. Je me souviens encore du degré de tristesse qui a pris place dans mon cœur lorsque j’ai fermé le roman.

J’ai été sous le charme de la plume de l’auteur. Il a su faire une exacte représentation de la réalité contemporaine qu’est l’intégrisme religieux. C’est un pur littéraire, les mots se mettent sans rechigner au service de la réalité qu’il veut décrire.

C’est également un philosophe et ce côté m’a légèrement lassée. J’ai dû relire certaines phrases pour bien les comprendre. 

 

Terre Ceinte est un livre d’actualité. Il est à découvrir absolument.

 

lauteur

Mohamed Mbougar Sarr, fils de médecin, fait ses études secondaires au prytanée militaire de Saint-Louis-du-Sénégal avant de venir en France faire des classes préparatoires au lycée Pierre-d’Ailly de Compiègne puis intégrer l’École des hautes études en sciences sociales. Il a reçu plusieurs distinctions. La dernière est la médaille de bronze au concours de nouvelles des 8e jeux de la Francophonie. 

 

GM signature