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TTL 80: Born A Crime – Trevor Noah

Qui dit jeudi, dit Throwback Thursday Livresque. Cette semaine, le thème est : J comme…

J’ai pensé à J comme Johannesburg, J comme jeunesse et donc au récit autobiographique de Trevor Noah.

Couverture Born a Crime: Stories from a South African Childhood

Le best-seller du New York Times, fascinant, inspirant et comiquement sublime, sur le passage à l’âge adulte d’un homme, se déroule au crépuscule de l’apartheid et des jours tumultueux de liberté qui ont suivi. Le parcours improbable de Trevor Noah, de l’Afrique du Sud de l’apartheid au bureau du Daily Show, a commencé par un acte criminel : sa naissance. Trevor est né d’un père suisse blanc et d’une mère noire Xhosa à une époque où une telle union était punie de cinq ans de prison. Preuve vivante de l’indiscrétion de ses parents, Trevor a été maintenu la plupart du temps à l’intérieur pendant les premières années de sa vie, lié par les mesures extrêmes et souvent absurdes que sa mère a prises pour le cacher à un gouvernement qui pouvait, à tout moment, le voler.

Born a Crime est l’histoire d’un jeune garçon malicieux qui devient un jeune homme agité alors qu’il lutte pour se retrouver dans un monde où il n’était pas censé exister. C’est aussi l’histoire de la relation de ce jeune homme avec sa mère, intrépide, rebelle et fervente de religion, sa coéquipière, une femme déterminée à sauver son fils du cycle de la pauvreté, de la violence et des abus qui menaceraient finalement sa propre vie. Les dix-huit essais personnels rassemblés ici sont tour à tour hilarants, dramatiques et profondément touchants. Qu’il s’agisse d’être jeté d’une voiture en marche lors d’une tentative d’enlèvement, ou simplement d’essayer de survivre aux pièges de la vie et de la mort que représentent les fréquentations au lycée, Trevor éclaire son monde curieux avec un esprit incisif et une honnêteté sans faille. Ses histoires s’entremêlent pour former un portrait émouvant et terriblement drôle d’un garçon se frayant un chemin dans un monde endommagé à une époque dangereuse, armé seulement d’un sens de l’humour aigu et de l’amour inconditionnel d’une mère.

Des extraits percutants de cette autobiographie ont été partagés par des amis sur les réseaux sociaux et m’ont donné l’envie de la lire. Trevor Noah nous partage une tranche importante de sa vie. A cœur ouvert, avec beaucoup d’humour, il nous décrit son enfance, son adolescence, les moments passés avec les amis, les incartades, etc…

Il nous dévoile son monde: la société sud-africaine pendant et après l’apartheid. J’avoue qu’il y a certains passages que je n’ai pas trouvés intéressants mais j’ai beaucoup aimé la vision approfondie de l’apartheid que Trevor nous livre ainsi que ses réflexions sur l’héritage culturel des métis.

Tout au long de son récit, Trevor Noah énonce des vérités percutantes qui m’ont beaucoup fait réfléchir sur les histoires personnelles et communes.

« In Germany, no child finishes high school without learning about the Holocaust. Not just the facts of it but the how and the why and the gravity of it—what it means. As a result, Germans grow up appropriately aware and apologetic. British schools treat colonialism the same way, to an extent. Their children are taught the history of the Empire with a kind of disclaimer hanging over the whole thing. “Well, that was shameful, now wasn’t it?”
In South Africa, the atrocities of apartheid have never been taught that way. We weren’t taught judgment or shame. We were taught history the way it’s taught in America. In America, the history of racism is taught like this: “There was slavery and then there was Jim Crow and then there was Martin Luther King Jr. and now it’s done.” It was the same for us. “Apartheid was bad. Nelson Mandela was freed. Let’s move on.” Facts, but not many, and never the emotional or moral dimension. It was as if the teachers, many of whom were white, had been given a mandate. “Whatever you do, don’t make the kids angry.”

There is also this to consider: The name Hitler does not offend a black South African because Hitler is not the worst thing a black South African can imagine.
Every country thinks their history is the most important, and that’s especially true in the West. But if black South Africans could go back in time and kill one person, Cecil Rhodes would come up before Hitler. If people in the Congo could go back in time and kill one person, Belgium’s King Leopold would come way before Hitler. If Native Americans could go back in time and kill one person, it would probably be Christopher Columbus or Andrew Jackson.

J’ai lu le récit en VO et j’ai trouvé le niveau de langue accessible. J’ignore d’ailleurs s’il a été traduit en français.

Et vous, qu’auriez-vous proposé pour ce thème ?

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Halfon, boy de Eduardo Halfon

Avant tout propos, excellente année 2021 les amis !

Faut-il traduire les coquilles, les erreurs, les incohérences d’un texte ? Doit-on être fidèle aux mots de l’auteur ou à ses idées ? Sait-on être père ou apprend-on à le devenir ? Les allergies et les névroses sont-elles héréditaires ? La fin de la littérature est-elle l’utilité ou bien la beauté ? Ces questions taraudent Eduardo Halfon alors qu’il traduit l’œuvre du poète et romancier William Carlos Williams et que la naissance de son fils approche. À l’image de Williams qui s’adressait à son père lorsqu’il rencontrait un problème littéraire, Halfon se confie à son fils.
Nouvelle inédite en France, Halfon, Boy est le récit infiniment tendre et poétique d’un questionnement que l’écrivain, en parlant à son fils, s’adresse à lui-même.

Couverture Halfon boy

Je poursuis ma découverte de la collection lanonpareille des éditions de La Table Ronde.

Halfon, Boy c’est le monologue d’un père. Eduardo, notre narrateur, écrit des mots à son fils depuis ce jour où il mesurait plus ou moins la taille d’un grain de raisin jusqu’à sa naissance.

Je suis devenu ton père, Leo, comme tout ce qui m’est arrivé d’important dans la vie: par accident. Tu grandis encore dans ce ventre alors que je traduis William Carlos Williams, mais j’éprouve le besoin de te dire certaines choses dont j’ai peur qu’ensuite, le temps et le silence aidant, elles sombrent dans l’oubli.

En écrivant, Leo, je te sens encore plus proche. Peut-être parce que je sais que ce sont ces mots-là qui resteront, que ce sont les seuls mots qui comptent.

Il évoque ce rôle de père qu’il embrasse petit à petit et en parallèle son métier de traducteur.

Je me demande, Leo, s’il n’y aurait pas un point commun entre le processus par lequel on se transforme en père et celui par lequel on se fait traducteur ; entre le fait d’imaginer comment notre enfant devient peu à peu notre enfant, et celui d’imaginer comment les mots d’un autre deviennent progressivement les nôtres.

Ses réflexions sur la traduction d’une œuvre sont très intéressantes et on prend davantage conscience du caractère non aisé de ce métier.

La traduction d’un texte doit-elle rester fidèle aux mots de l’auteur, à ses idées, ses coquilles, erreurs, incohérences ? Eduardo Halfon nous présente différentes écoles: Foucault qui promeut une fidélité totale et absolue au texte littéraire, Nabokov qui estime que « la traduction littérale la plus maladroite est mille fois plus utile qu’une belle paraphrase » et Borges qui célèbre la créativité et l’originalité des traducteurs.

Halfon, Boy est une sympathique nouvelle d’une quarantaine de pages sur la paternité physique et scripturale.

Et vous, partagez-vous l’avis de Foucault, Nabokov ou celui de Borges ?

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Sous le pouvoir des blakoros – Traites

Sous le pouvoir des blakoros – Traites d’Amadou Koné décrit la vie des paysans confrontés à toutes sortes d’entraves semées par les blakoros.

Mais qui sont les blakoros ? Les riches et puissants. Les petits bourgeois africains. Les fonctionnaires (policiers, infirmiers), les riches commerçants des villes, les usuriers des villages et les faux marabouts.

Ces hommes ont succédé au pouvoir colonial et ne pensent qu’à profiter au maximum de leurs fonctions, foulant aux pieds les valeurs traditionnelles de l’Afrique profonde telles que le respect de l’âge, l’entraide, la générosité, l’honnêteté.

Les riches s’entendent. Et ils sont puissants. […] Les riches sont puissants et ont raison.

Contre ce pouvoir despotique, Lassinan, jeune lycéen et fils du vieux Mamadou, s’insurge. Il veut lutter contre la traite perpétuelle du peuple qui attend des mois durant, d’encaisser ses traites du café destinées à « effacer quelques soucis matériels ».

Il veut changer la mentalité de ses pères qui ont accepté misère et humiliations. Résignés, ils ont accepté la fatalité. Affirmant que leur condition de pauvre est la volonté de Dieu, attendant le Grand Jour, le paradis pour vivre une vie meilleure.

Lassinan veut qu’ils aient un autre regard sur leur condition.

La misère est une trop grande torture pour qu’on se permette d’accepter de la subir éternellement. L’humiliation est une trop cuisante blessure pour qu’on se permette de l’accepter passivement…

Ce n’est pas que je ne crois pas en Dieu. Je conteste seulement ce qu’on fait de Dieu. Je conteste le Dieu sur lequel s’appuient les riches pour exploiter les pauvres, les puissants pour maintenir les faibles sous leur joug

De toutes les façons, dire non à la misère ne peut pas être un sacrilège.

Baba, Dieu, c’est peut-être l’honnêteté. Et l’honnêteté, ce n’est pas seulement de ne pas voler autrui, c’est aussi de refuser qu’autrui vous vole.

Le pauvre est né pour échouer, avait dit le vieux Mamadou.

Non, avait répondu Lassinan, le pauvre est né pour sortir de sa condition, sortir aussi tous les pauvres de la pauvreté. Tuer la pauvreté. Cela, il doit le vouloir, ardemment.

Il faut aussi qu’Allah le veuille.

Allah le veut. Il ne peut avoir créé l’homme pour en faire un maudit. Et puis, si l’homme a besoin de croire en quelque chose, pourquoi ne pas croire au bonheur par l’effort plutôt qu’à sa propre damnation ?

J’ai beaucoup apprécié l’état d’esprit de Lassinan, sa volonté à refuser le statu quo et faire bouger les lignes. Sous le pouvoir des blakoros – Traites offre une rapide et sympathique lecture.

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Mary Ventura et le neuvième royaume – Sylvia Plath

Les lèvres couleur sang, le soleil d’un orange inédit, les roues d’un train qui semblent dire «ta faute, ta faute, ta faute» : voilà quelques exemples des choses que Mary Ventura commence à remarquer, lors de son voyage en train vers le neuvième royaume. «Mais qu’est-ce que le neuvième royaume?» demande-t-elle à sa voisine, qui semble plus au courant. «C’est le royaume de la volonté pétrifiée. Il n’y a pas de voyage de retour.»

L’étrange et sombre récit de Sylvia Plath, celui de l’indépendance, de l’infanticide, écrit à vingt ans – quelques mois avant sa première tentative de suicide -, est aux prises avec la mortalité en mouvement. Écrit en 1952, alors que Sylvia Plath étudiait au Smith College, Mary Ventura et le neuvième royaume n’avait encore jamais été publié.

Couverture Mary Ventura et le neuvième royaume

Je poursuis ma découverte de la collection lanonpareille des éditions de La Table Ronde.

La première de couverture illustre bien le décor du récit. L’histoire se déroule en grande partie dans le train. Mary Ventura, notre héroïne, doit effectuer un voyage vers le Nord. Elle n’est pas prête à faire le voyage mais ses parents l’y obligent.

Ce voyage ne sera qu’une formalité. Tout le monde doit quitter son foyer à un moment donné. Tout le monde doit s’en aller tôt ou tard.

Mary cède. Le voyage se déroule bien jusqu’à ce que des insinuations, des gestes de voyageurs, des marchands ou des contrôleurs rendent le voyage terrifiant…

Mary doit descendre au dernier arrêt appelé le neuvième royaume et dans ce train, les voyageurs ne peuvent pas se rétracter.

Il n’y a pas de voyage de retour sur cette ligne, dit la femme avec douceur. On ne revient pas en arrière une fois qu’on est au neuvième royaume. C’est le royaume de la négation, de la volonté pétrifiée. Il a un tas de noms différents.

La tension monte crescendo. On imagine le sort réservé à Mary.

Avec son allure de conte symbolique, cette nouvelle d’une quarantaine de pages peut être interprété de mille façons. Se libérer du conformisme, avoir le courage de dire non, créer sa propre voie, poursuivre sa route malgré les obstacles telles sont les leçons que j’ai retenues. Mary Ventura et le neuvième royaume m’a rappelé quelques livres de Paulo Coelho 😀

Je ne suis pas obligée d’obéir à toutes les lois. Seulement aux lois naturelles.

Je vais tirer le signal d’alarme

Ah, chuchota-t-elle, c’est bien. Vous, vous avez du cran. Vous avez deviné juste. C’est la seule solution qui reste. La seule affirmation de volonté qui subsiste. Je croyais que cette faculté aussi était gelée. Il y a une chance à présent.

En décembre 1952, le magazine Mademoiselle avait refusé la publication de cette nouvelle. Merci aux éditions de La Table Ronde qui ont publié pour la première fois l’œuvre d’origine refusée par Mademoiselle.

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TTL 78 : Le souffle du vent dans les pins – Zao Dao

Qui dit jeudi, dit Throwback Thursday Livresque.
TTL grâce minlibé
Cette semaine, le thème est Hiver
L’hiver pour moi est synonyme de neige. Le manteau hivernal étant blanc, j’ai cherché un livre de ma bibliothèque de ce ton et je suis tombée sur
Couverture Le souffle du vent dans les pins

Un conte initiatique chinois.
Tomber les masques, apprendre à affronter l’inconnu, surmonter ses angoisses et ses démons, devenir soi-même… Voilà le rude chemin de Yaya. C’est celui de l’apprentissage de la vie. Premier livre européen d’une jeune et très talentueuse graphiste chinoise qui a su allier la tradition picturale chinoise et la modernité de la bande dessinée.

Le jeune Yaya quitte son village pour braver les tempêtes et combattre les bêtes sauvages au service d’un terrible démon : Rakshasa, la femme cannibale.
Aidé de la fée des monts Juiling, il s’initie aux mystères de la nature et apprend à lire le vent, chose fort utile pour combattre, secondé du bondissant Dugu, les démons et fantômes au service de Rakshasa.

L’album est découpé en cinq chapitres qui représentent les wuxingbois, feu, terre, métal et eau — un concept important de la cosmologie chinoise traditionnelle et évoque la quête initiatique de Yaya. 

Le grand plus de cette BD ? Le graphisme. J’ai beaucoup apprécié le coup de crayon, le choix des couleurs tantôt pastel tantôt sombres.

Le Souffle du vent dans les pins - Librairie Le Phénix

Je classerai plus le souffle du vent dans les pins du côté des Artbooks que des bandes dessinées. L’image, très artistique, est beaucoup plus mise en avant que le texte.

D’ailleurs, j’aurais préféré qu’il n’y ait pas de texte. La narration n’est pas vraiment entraînante. Elle ne livre pas assez d’émotions. J’ai été un peu déçue car je m’attendais à un combo image/texte réussi.

Et vous savez quoi ? J’ai lu sur ACTUA BD que la version initiale était muette parce qu’« […] il ne semblait pas nécessaire de mettre du texte. Ainsi l’imagination du lecteur pouvait se déployer. »

Pourquoi l’équipe de Mosquito pour la version française a tenu à ajouter du texte ? 

fleur v1

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L’autre moitié de soi – Brit Bennett

Six chapitres forment la charpente du livre et couvrent plusieurs périodes : 1968 – 1978 – 1982 – 1985/1988-1986.

Les personnages principaux sont Desiree et Stella, des jumelles qui ont quittées Mallard, leur ville natale, dans le Sud de l’Amérique.

Le chapitre Un s’ouvre sur le retour de l’une des jumelles en avril 1968. 15 ans se sont écoulés depuis leur fugue. Elles avaient 16 ans à l’époque.

Desiree a le teint clair et ce qui choque les habitants de sa ville, c’est le teint noir-bleu de sa fillette. Il faut dire qu’à Mallard, on ne se mariait pas avec plus noir que soi.

Mallard tirait son nom des canards au cou cerclé de blanc qui habitaient les rizières et les marais. Une de ces villes qui sont une idée avant d’être un lieu. L’idée, elle était venue à Alphonse Decuir en 1848, alors qu’il se tenait dans les champs de canne à sucre légués par un père dont il avait lui aussi été la propriété. À présent que le père était décédé, le fils affranchi voulait construire sur ses terres quelque chose qui défierait les siècles. Une ville pour les hommes tels que lui, qui ne seraient jamais acceptés en tant que Blancs mais qui refusaient d’être assimilés aux Nègres.

Le fondateur de cette ville était obnubilé par la couleur

Il avait épousé une mulâtresse encore plus pâle que lui, et lorsqu’elle était enceinte de leur premier enfant, il imaginait les enfants des enfants de ses enfants, toujours plus clairs, comme une tasse de café qu’on diluerait peu à peu avec du lait. Un Nègre se rapprochant de la perfection, chaque génération plus claire que la précédente.

Et il a transmis cette obsession aux habitants de la ville. Desiree, arrière-arrière-arrière-petite-fille du fondateur de la ville, en a marre. L’arrêt de leur scolarité, décidée par leur mère va convaincre sa sœur Stella à s’enfuir avec elle. Stella aimait l’école et rêvait d’enseigner un jour.

Un an après leur fugue, leurs vies se scindent en deux, aussi nettement que l’œuf dont elles étaient issues. Stella était devenue blanche et Desiree avait épousé l’homme le plus noir qu’elle avait pu trouver.

Pourquoi ces trajectoires de vie différents ? Qu’est-ce qui avait poussé Desiree à revenir sur ses pas ? Que devenait Stella ?

Ces questions sont le cœur de l’intrigue. Des thèmes percutants et d’actualité sont traités dans ce dense roman: colorisme, déni des origines, quête d’identité, affirmation de soi, transidentité, violences conjugales, racisme, féminisme blanc/féminisme afro-américain.

J’ai beaucoup apprécié les thèmes abordés mais je ne me suis pas vraiment attachée aux personnages. J’ai d’ailleurs détesté le personnage de Stella que j’ai trouvé lâche et encore plus le dénouement du récit en ce qui la concerne.

L’autre moitié de soi a été une lecture intéressante mais pas mémorable.

Un amour interdit Alyssa Cole

Mais, même dans cette drôle de ville où on n’épousait pas plus noir que soi, on restait des gens de couleur, ce qui signifiait qu’on pouvait être tué juste parce qu’on essayait de s’en sortir.

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TTL 77 : Alléluia pour une femme-jardin de René Depestre

Qui dit jeudi, dit Throwback Thursday Livresque.
TTL grâce minlibé
Cette semaine, le thème est D comme…
Depestre, un auteur haïtien, découvert grâce aux cours au collège de France de Yanick Lahens.
René Depestre - Babelio
De cet auteur, j’ai déjà lu Eros dans un train chinois. Aujourd’hui, c’est un autre de ses recueils de nouvelles érotiques que je vous présente.
Couverture Alléluia pour une femme-jardin
La tante Zaza, à la beauté légendaire, emmène son jeune neveu en vacances à la campagne. Il a seize ans et, ingénument, elle lui fait partager son lit. L’inévitable se produit. Zaza, plus tard, périra dans un incendie, mais son souvenir adorable restera vivant.
Un autre adolescent, pendant un autre été, entre en rivalité amoureuse avec un religieux irlandais, à cause d’une servante appétissante.
Un juge concupiscent, qui épie une belle fille au bain, en perdra son poste.
Un vieux Noir à l’agonie est sauvé par une jeunesse mais se retrouve métamorphosé en Blanc.
Un étudiant refait la carte du monde en proportionnant l’importance des pays à la beauté de leurs femmes. Un voyageur, interné à Cuba par les services d’immigration, a une aventure amoureuse dans les prisons de Batista.
Un médecin confond les soins donnés à ses patientes avec le plaisir partagé avec elles…

Entre Jacmel, Paris, Nashville et Cuba, la sensualité, le désir, le plaisir de la chair assumé déploient leurs ailes.

Dans ces dix nouvelles, les personnages transgressent les interdits comme l’inceste, le vœu de célibat. Ils n’ont qu’un seul maître et seigneur : la chair et ses désirs.

Depestre célèbre la femme créole, mulâtre : belle, sensuelle et libre. La culture vaudou est également présente dans la majorité des nouvelles. La misère du pays est décrite ainsi que le racisme aux USA. Sympathique moment de lecture dans l’ensemble, j’ai particulièrement apprécié 5 nouvelles pour leur thème, leur chute et l’humour. 

fleur v1

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Los Angeles – Emma Cline

Alice rêve d’être actrice, comme la moitié des filles de Los Angeles. Elle occupe une chambre sordide qu’elle paie en vendant des vêtements de mauvaise qualité pour une marque de prêt-à-porter. Lorsque sa mère cesse de financer ses cours de théâtre, Alice panique. Elle se souvient que sa jeune collègue, Oona, lui a parlé en riant des types qu’elle rencontre sur internet et à qui elle vend ses petites culottes. Ce qui avait profondément choqué Alice devient une possibilité, supportable, inoffensive. Après tout, que pourrait-il lui arriver? La nouvelle d’Emma Cline envoûte et saisit par sa précision tranchante et sa singulière perspicacité. Los Angeles est le portrait indélébile d’une ville mythifiée qui dévore les rêves des filles, les abandonnant abimées, désenchantées et éperdument seules.

Couverture Los Angeles

Je poursuis ma découverte de la collection lanonpareille des éditions de La Table Ronde.

Los Angeles débute sur des lignes d’ambiance festive.

On était encore en novembre, et pourtant les décorations de fête se faufilaient déjà dans les devantures des magasins

Alice, notre héroïne, travaille dans un flagship store. Aucune indication précise sur son âge mais elle est plus âgée que sa collègue Oona qui a 17 ans. Alice trouve son emploi horrible, son appartement horrible. Son seul échappatoire ? Ses cours de théâtre payés par sa mère. Alice rêve de devenir actrice tout comme Oona.

C’était une des possibilités qui s’offraient traditionnellement aux jolies filles. On les incitait à ne pas gâcher leur beauté, à en faire bon usage. Comme si la beauté était une ressource naturelle, une responsabilité qu’il fallait assumer jusqu’au bout.

Quand sa mère arrête de financer ses cours de comédie, Alice panique. Elle a peur que son rêve d’actrice lui file entre les doigts. Pour continuer ses cours, elle imite Oona : elle débute la vente des petites culottes sur Internet à des inconnus et va faire des rencontres étranges et dangereuses.

Cette longue nouvelle de 48 pages fait le portrait de jeunes filles rêveuses, influençables. La tension qui monte crescendo dans les dernières pages est délicieuse.

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Une maternité rouge – Christian Lax

Couverture Une maternité rouge

Un jeune chasseur de miel malien. Alou, se dirige vers les ruches sauvages d’un baobab. Circulant en 4×4, armés jusqu’aux dents, des djihadistes foncent sur lui et font exploser l’arbre sacré.

Parmi les débris, Alou découvre, presque intacte, une statuette représentant une femme enceinte. Encouragé par son père, il se rend dans le pays Dogon pour la présenter au sage du village, le hogon, respecté de tous pour sa culture. Le vieil homme reconnaît aussitôt cette Maternité rouge. Elle est l’oeuvre, selon lui, du maître de Tintam, dont une première Maternité se trouve déjà au Louvre, au Pavillon des Sessions.

Pour le vieil homme, la sculpture, en ces temps de barbarie, sera plus en sécurité au Louvre près de sa soeur qu’ici au Mali. Et c’est à Alou, naturellement, que le hogon confie la mission impérative d’emmener la Maternité à Paris.

Pour atteindre son but, le jeune homme, migrant parmi les migrants, ses sœurs et frères d’infortune, devra prendre tous les risques en traversant désert et mer…

Septembre 1960 : le Soudan français (Mali) est dépossédé, pillé de ses œuvres artistiques. Une maternité rouge atterrira au Louvre et une autre, représentant également une femme enceinte, est gardée par un jeune garçon.

Printemps 2015 : Alou découvre, à la suite d’une explosion provoquée par des djihadistes, la statuette gardée par le jeune garçon en 1960 et va être chargé d’une lourde mission…

J’aime les BD colorés mais je fais des exceptions quand la 4e de couverture est très attrayante. Pour mon plus grand bonheur, Une maternité rouge n’est pas en noir et blanc mais en tons de gris avec parfois une teinte de bleu, jaune ou noir.

Dans ce récit, il est question de protection, de préservation du patrimoine dogon contre le fanatisme des djihadistes au Mali. Alou va entreprendre un voyage au péril de sa vie pour cette noble cause. Mais n’y avait-il pas une autre alternative? Confier l’objet à l’ambassade, aux autorités nationales ou de la sous-région ?

Qu’on court vers la mère France alors qu’on demande la restitution de notre patrimoine m’a gênée mais… nos hommes politiques actuels sont-ils des hommes de culture ? La restitution, la protection et la valorisation de notre patrimoine sont-ils au cœur de leurs préoccupations ?

Une maternité rouge évoque le voyage clandestin. Pour passer d’une terre à une autre, il faut traverser désert et mer. Le lecteur découvre les conditions de vies de ces immigrés dans le désert, les naufrages, l’accueil froid en terre d’exil. Immigrés, persona non grata, en France.

Une maternité rouge m’a offert un agréable moment de lecture. J’ai beaucoup plus été touchée par le traitement du thème de l’immigration que par celui de la préservation de la statuette et je vous ai dit pourquoi plus haut. J’ai eu un coup de cœur pour les sublimes planches, le coup de crayon, les couleurs discrètes empreintes de mélancolie, de nostalgie.

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Jamais assez de Alice McDermott

L’héroïne de cette histoire se souvient des coupelles à glace qu’elle rapportait à la cuisine après chaque dîner dominical, léchant cuillères et bols avec application – et discrétion, car à table « une dame ne surcharge pas la cuillère pour ensuite la faire aller et venir dans sa bouche ». Elle se souvient aussi de son problème de canapé, une tendance récurrente à se faire surprendre en compagnie d’un garçon, dans des postures plus ou moins gênantes, sur celui de ses parents. Des plaisirs coupables qui n’ont pas disparu avec l’âge. Aujourd’hui ses enfants voient les pots de crème glacée se vider d’un coup après chaque visite de leur mère venue garder les petits enfants. Et si l’amour fougueux pour son mari semble n’avoir jamais flanché, à la mort de ce dernier, il restera… la glace. Le portrait délicieux, à l’ironie subtile, d’une femme qui en quelques pages passe de l’enfance à la vieillesse, et de l’interdit à la volupté. Une vie résumée avec la plus franche gourmandise : « Le plaisir, c’est le plaisir. » 

Comment ce livre est-il arrivé dans ma bibliothèque ?

C’est un cadeau de la Kube suite à leur jeu concours la Bibliothèque Mystère 2020. Six nouvelles de la superbe collection « la nonpareille » des éditions de la Table Ronde. Il s’agit d’une collection de nouvelles addictives. Un format qui a l’avantage d’offrir un temps de lecture court et d’inviter à découvrir des auteurs et des genres vers lesquels on a moins l’habitude d’aller.

J’ai débuté par la nouvelle à la couverture la plus gourmande.

Couverture Jamais assez

Commençons, donc, par les coupelles de glace, qu’elle rapporta de la salle à manger à l’étroite cuisine un dimanche soir, alors que la famille, rassasiée, était encore assise autour de la table recouverte d’une nappe en dentelle et que la fumée de la cigarette de son père commençait tout juste à se diffuser dans l’air encore riche de l’odeur du rôti, des pommes de terre sautées, des navets, des carottes et des haricots verts, des biscuits et du parfum que sa mère et ses sœurs ne mettaient que le dimanche.

1ère phrase du récit. Phrase très allongée mais qui reste gourmande. L’odorat et le goût du lecteur sont sollicités. Le plaisir des sens commence dès les premières lignes.

De longues phrases, il y en a pas mal dans ce récit d’une quarantaine de pages. Illustration du plaisir sans fin ? Peut-être.

Revenons à l’héroïne. Elle. Elle n’est pas nommée. On sait juste qu’elle est la 3e fille, la plus jeune des six enfants. Une jeune fille qui dès 14 ans va s’adonner aux plaisirs de la chair et ne va pas bouder son plaisir quand viendra le moment de la vieillesse.

Une femme gourmande dans tous les sens du terme. Une femme qui aime jouir de la vie et de ses plaisirs.

Le plaisir, c’est le plaisir. Quand on en est friand, on découvre qu’il y en a des quantités. Des quantités pour nous satisfaire…

Le plaisir sous ses formes diverses et variées est célébré dans cette nouvelle. Intéressante à lire même si j’aurais préféré une chute plus surprenante. 🙂