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TTL 114: Black star Nairobi

Qui dit jeudi, dit Throwback Thursday Livresque ! Cette semaine, le thème est P comme…

Et le premier mot qui m’est venu à l’esprit est Policier

J’ai reçu un roman policier dans ma Kube d’août. C’est Camille K, libraire Kube qui l’a choisi pour moi.

Elle a répondu à mon envie qui était formulée comme suit : Je remplis ma carte des auteurs africains et j’aimerais lire un roman (ou recueil de nouvelles) en français de moins de 350 pages d’un auteur de l’une des nationalités suivantes: sierra-léonais, cap-verdien, namibien, libérien centrafricain, kenyan ou gambien. Quant aux genres, autobiographies/biographies/essais/livres de développement personnel à éviter.

Bon l’édition reçue fait 386 pages mais c’est un auteur kenyan. 🙂

Un cadavre dans la forêt de Ngong, cela n’augure rien de bon. Ishmael et O le savent bien. Surtout quand un ­attentat survient au même moment dans un grand hôtel de la capitale. Surtout quand cela se produit quelques jours avant l’élection présidentielle, dans un contexte terriblement tendu qui n’est pas sans rappeler celui ayant précédé le génocide rwandais. Nos deux détectives vont devoir suivre la piste d’un étrange groupe de Blancs ­américains, quand certains voudraient leur faire voir la signature d’islamistes. Dans cette enquête menée tambour ­battant, Mukoma Wa Ngugi nous emmène du Kenya aux États-Unis en passant par le Mexique, des bidonvilles de Nairobi aux plus hautes sphères du pouvoir politique international.

Black Star Nairobi est la deuxième enquête menée par le détective américano-kenyan Ishmael Fofana et son compère Odhiambo. Pas besoin de lire le tome 1 pour mieux cerner nos deux partenaires. Ce tome 2 se suffit à lui seul.

Au niveau du cadre spacio-temporel, le récit débute au Kenya. Nous sommes dans les années 2006-2007 après des élections présidentielles ayant entraîné des massacres inter-ethniques rappelant le génocide rwandais.

Le cadavre retrouvé dans la forêt est celui d’un noir américain. A-t-il un lien avec l’attentat qui aura lieu dans un grand hôtel dans le centre de Nairobi ?

Nos deux enquêteurs se lancent dans la traque des supposés terroristes de Nairobi à San Francisco en passant par Tijuana.

Ce thriller politique m’a permis de découvrir le Kenya de l’intérieur avec sa gastronomie, ses groupes ethniques.

L’enquête est plutôt complexe, il est difficile de croire au mobile du meurtre et des attentats terroristes. Je n’ai pas été entièrement convaincue par l’aspect géopolitique.

J’ai apprécié le rythme de l’histoire même si le suspense n’est pas régulier tout au long du récit. Il y a également beaucoup de violence dans le récit.

J’ai beaucoup apprécié suivre ce duo d’enquêteurs ainsi que Muddy, la fiancée d’Ishmael. Ils sont crédibles dans leurs craintes, leurs colères, leurs souffrances. C’est ma première fois avec l’auteur et ça a été une sympathique découverte. Mais me donne-t-elle envie de découvrir le 1er tome ?

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Dans le ventre du Congo – Blaise Ndala

Lorsque s’ouvre l’Exposition universelle de Bruxelles le 17 avril 1958, Robert Dumont, Sous-commissaire du plus grand évènement international depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a fini par rendre les armes : il y aura bel et bien un « village congolais » parmi les quatre pavillons consacrés aux colonies. Le Palais royal a coupé court aux atermoiements du supérieur direct de Dumont, son ami le baron Guido Martens de Neuberg, Commissaire général d’Expo 58.

Dumont ignore que, parmi les onze recrues congolaises mobilisées au pied de l’Atomium pour se donner en spectacle devant les visiteurs venus des quatre coins du monde, figure la jeune Tshala, fille de Kena Kwete III, l’intraitable roi des Bakuba. Le périple de cette princesse nous est alors dévoilé, entre son Kasaï natal et Bruxelles, en passant par Léopoldville où elle a côtoyé Patrice Lumumba et Wendo Kolosoy, le père de la rumba congolaise, jusqu’à son exhibition forcée à l’Expo 58, où l’on perd sa trace.

Été 2004. Fraîchement débarquée en Belgique, une nièce de la princesse disparue croise la route d’un homme hanté par le fantôme du père. Il s’agit de Francis Dumont, professeur de droit à l’Université libre de Bruxelles. Une succession d’événements fortuits finit par dévoiler à l’un comme à l’autre le secret emporté dans sa tombe par l’ancien Sous-commissaire d’Expo 58. D’un siècle à l’autre, la petite histoire embrasse la grande pour poser la question de l’équation coloniale : le passé peut-il passer ?

J’ai découvert la plume de Blaise Ndala via Sans capote ni kalachnikov. Ayant apprécié sa plume mordante, j’avais hâte de lire un autre de ses récits. Et l’opportunité s’est présentée l’an dernier, lorsque ma maison d’édition Vallesse a édité pour l’Afrique, Dans le ventre du Congo et qu’il a reçu le Prix Ivoire 2021.

Deux parties et un prélude forment la charpente de ce roman. L’Expo 58 est présentée trois mois avant, puis quarante-cinq après et six semaines après l’ouverture officielle. La 2e partie est dédiée au retour au Congo.

Le lecteur découvre les coulisses de cette exposition mais surtout la princesse Tshala qui, tombant amoureuse d’un colon belge, sera obligée de partir à Léopoldville après cet affront que constitue cette liaison interdite. Une mauvaise rencontre avec Mark de Groof, commerçant et collectionneur d’art va l’amener à se retrouver au « village de bantous congolais » de l’Exposition Universelle avec une dizaine de congolais.

Dans l’un des pavillons les plus courus où les visiteurs pouvaient s’émerveiller devant un village de Bantous congolais avec leur invité Pygmée, en pleine jungle équatoriale, comme si vous y étiez », et ainsi toucher du doigt « le long chemin que la Belgique a fait prendre à ses indigènes depuis les ténèbres de l’époque de Kurtz jusqu’à l’ère contemporaine »

Tshala va donner du fil à retordre aux responsables du pavillon. J’ai apprécié son esprit rebelle. Pendant que ses compagnons dansent au rythme du folklore de l’ethnie teke, elle chante en français ou en latin.

Elle décide avec le groupe de mettre un terme à leur participation aux activités à la suite d’un incident dans ce pavillon congolais_ un incident qui va se répéter, dans un stade de foot, 45 ans après. Mais le pygmé Zando Bara, membre du groupe, est le seul à s’opposer. Et les mots de Zando Bara m’ont fait penser à toutes ces personnes qui parce qu’ils n’ont jamais expérimenté le racisme en ont marre des revendications des autres, ces personnes qui trouvent que le racisme est moins choquant, moins humiliant que le tribalisme. La dignité humaine a-t-elle plusieurs couloirs, plusieurs échelons ?

A travers l’histoire de Tshala, ce sont des faits historiques méconnus qui sont évoqués. Je n’avais pas en effet connaissance de cette exposition universelle de 1958 ni des collections de près de 200 fœtus, crânes et autres ossements d’Africains qui sont gardés depuis la fin du XIXe siècle dans les musées royaux belges.

Le passé est sale. Doit-on l’exhumer ? Dans le ventre du Congo semble être engagé sur la voie de la conciliation, celle qui jette un coup d’œil furtif au passé mais vit pour le futur.

… depuis que la terre est notre demeure commune, des peuples se rencontrent, tantôt dans la joie, tantôt dans la douleur, tantôt sous l’étreinte de l’allégresse, tantôt sous le joug de la barbarie.
Ce ne sont pas les blessures qu’ils s’infligent les uns aux autres qui comptent le plus lorsque le temps éclaire nos vacillantes illusions de discernement. Ce qui l’emporte, fils, c’est ce que leurs enfants après eux en retiennent afin de bâtir un monde moins répugnant que celui qui les a accueillis.

Sur la question de l’immigration, l’auteur semble avoir un avis bien tranché

Les humains doivent pouvoir aller où ils veulent, quand ils veulent, parce que c’est tout ce qu’ils ont fait depuis que l’Australopithèque, l’homme de Cro-Magnon ou que sais-je, a quitté sa grotte en Afrique, professeur Funcken. C’est aussi simple que ça, il me semble, non ? Regardez donc à quel point tout ça est finalement très banal : les Allemands, par centaines, vont en Chine et y trouvent leur bonheur ; les Chinois, par milliers, vont en Ethiopie et s’y enrichissent. Alors, dites-moi, au nom de quoi les Ethiopiens n’iraient-ils pas vivre en Australie ou au pôle Nord ?

Ce roman de près de 400 pages est dense, complexe dans sa structure narrative. Impossible de le lire d’une traite pour moi. Il m’a fallu des pauses pour assimiler l’histoire de la lignée royale des Kuba notamment.

Si j’ai pris beaucoup de plaisir à suivre les parties où Tshala est la narratrice, celles de sa nièce Nyota m’ont laissée indifférente car je n’y ai pas trouvé le même degré d’émotions. J’attendais beaucoup de ce dernier roman de Blaise Ndala et j’ai eu l’impression à la fin de ma lecture de rester sur ma faim.

Comme dans sans capote ni kalachnikov, l’un des personnages est un footballeur. Est-ce du pur hasard ou l’auteur aime dresser le portrait des stars du ballon rond ? 😀

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TTL 113: Ci-gisent nos dieux de Falia

Qui dit jeudi, dit Throwback Thursday Livresque. Cette semaine, le thème est: Un roman qui se déroule en France

Je triche un peu car le roman que je vais présenter ne se déroule qu’en partie en France.

L’héroïne, Sally, originaire d’Adiyo, pays fictif de l’Afrique de l’Ouest, participe au festival International des Lettres qui devait se tenir pour la première fois depuis une décennie à Paris en période de vacances. A ce festival, elle fera une rencontre qui va bouleverser sa vie.

Avec cet homme, Alfred, elle découvre Paris

« Si vous avez eu la chance d’avoir vécu à Paris lorsque vous étiez un jeune homme, alors, où que vous alliez pour le reste de votre vie, elle reste avec vous, Paris est une fête. » Ernest Hemingway

Soir après soir, nous nous étions revus, rarement le jour, parcourant Paris à pied, en métro et en train.

Je me joignis à eux et sans me faire trop prier, leur décrivis un Paris enchanteur où les lumières étaient plus brillantes qu’au Soubel, aussi brillantes que les étoiles.

je leur parlai de Paris où les gens se pressaient, faisaient la queue, et payaient l’équivalent d’un repas pour voir une exposition de livres et des auteurs. Je leur parlai aussi du climat froid qui vous donnait l’impression de plonger votre visage dans un réfrigérateur, je leur parlai de Notre-Dame et de la tour Eiffel, du Louvres et de Montmartre.

Maintenant que j’ai justifié le choix de ce roman, et si je vous en parlais un peu plus en profondeur ? 😀

À Adiyo, pays fictif de l’Afrique de l’Ouest, des gisements de pétrole et de gaz viennent d’être découverts dans la région la plus enclavée et la plus instable du pays : le Soubel. Sally, jeune Soubeloise, issue d’une famille de hauts dignitaires religieux, rencontre Alfred, écrivain à succès, lors d’un séjour en France et l’embarque dans une odyssée qui à la fin, créera des remous tels que leurs deux vies en seront à jamais bouleversées. Et tandis qu’à Adiyo, c’est la ruée des gouvernants et des compagnies étrangères vers cette région isolée, un mouvement indépendantiste se réveille et s’allie aux islamistes d’un pays voisin, leurs objectifs : faire du Soubel un État islamique indépendant.

Si l’idylle entre Sally et Alfred peut donner à ce roman, une allure de pause romantique, l’intrigue est encore plus sombre.

Une fois la parenthèse enchantée à Paris terminée, Sally, qui vit au Soubel, va découvrir les affres de l’obscurantisme religieux, le terrorisme et les secrets de famille qui brisent…

Le récit a à plusieurs endroits une allure très intellectuelle, philosophique. J’avoue avoir survolé les références et explications religieuses qui donnaient un effet didactique au roman.

L’auteure nous interroge sur la violence qu’accompagne le terrorisme: la violence cache-t-elle de la souffrance?

Elle s’interroge sur le droit musulman qui donne plus de liberté à l’homme qu’à la femme notamment sur le fait pour un musulman de pouvoir épouser une non-musulmane quand le contraire est proscrit.

Les 2 protagonistes principaux et quelques personnages secondaires s’expriment à tour de rôle. Les noms sont indiqués ce qui évite toute confusion au lecteur.
Les personnages sont intéressants à suivre. On prend plaisir à découvrir leurs noirceurs, leurs parts d’humanité.
La plume est très soignée, le langage soutenu demande un surplus d’attention. Les références littéraires sont omniprésentes. J’ai surligné pas mal de passages durant ma lecture.

Il savait qu’il n’y avait pas que le bien et le mal, chacun dans une limite bien précise et bien distincte. Il savait que l’un et l’autre existaient, mais qu’il existait également un endroit où ils se rejoignaient, s’entremêlaient et s’embrouillaient, et cet endroit, ce quelque part, c’était le cœur des êtres humains, dans leur lutte perpétuelle et désespérée avec eux-mêmes, contre eux-mêmes dans la fuite de leur pire et la quête de leur meilleur.

Celui-ci disait : « Je t’aime et made in China sont les phrases les plus répandues au monde, les deux n’offrent aucune garantie ».

C’était ma première fois avec l’auteure et ça a été une sympathique découverte.

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TTL 112: Le retour en France d’Alphonse Madiba dit Daudet

Qui dit jeudi, dit Throwback Thursday Livresque. Cette semaine, le thème est: Résolutions

Pour la prochaine année livresque, j’ai décidé de lire davantage de BD. En 2020, j’en ai lu 19 grâce à Youscribe. Cette année, 18 en majorité grâce à mon abonnement gratuit à Youscribe.

Avec mes obligations professionnelles, ce format me permet d’avoir au moins une lecture par semaine.

Puisqu’on parle de BD, j’en profite pour vous en présenter une : le tome 2 des Tributations d’Alphonse Daudet.

Pour ma chronique du tome 1, c’est par ici

Couverture Les Tribulations d'Alphonse Madiba dit Daudet, tome 2 : Le retour en France d'Alphonse Madiba dit Daudet

Madiba, si je ne te tue pas aujourd’hui, un cadavre va mourir !

Immigré expulsé de France, Alphonse Madiba dit Daudet est de retour au pays. Coincé en Balaphonie, État imaginaire et miroir de l’Afrique, il est prêt à tout pour repartir au pays de ses rêves. Une comédie grinçante et désopilante qui finit bien, mais pas pour tout le monde…

Un plaisir de retrouver Alphonse Daudet dit Madiba. Il n’a pas du tout changé: toujours oisif et obsédé par sa vie en France. Il est prêt à tout pour y retourner quitte à truander. Quand l’un de ses stratagèmes foire, il ne désespère pas, il remet en place un autre. J’ai ri mais pas autant que dans le 1er tome. Y aura-t-il un tome 3 ? C’est ce que l’auteur semble nous dire à la fin de la BD. On attend donc la suite des aventures de Madiba.

Cet article est probablement le dernier de cette année 2021. Je vous souhaite de passer un beau réveillon et j’espère de tout cœur qu’on se retrouvera en 2022 pour de nouvelles lectures et aventures livresques.

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TTL 109: Du miel sous les galettes – Roukiata Ouédraogo

Qui dit jeudi, dit Throwback Thursday Livresque. Cette semaine, le thème est: O comme…

Ouedrago. Roukiata Ouedraogo.

Couverture Du miel sous les galettes

Roukiata est née au Burkina-Faso. De sa plume, légère et nostalgique, elle raconte avec tendresse et humour ses années d’enfance, son pays, ses écrasantes sécheresses et ses pluies diluviennes, la chaleur de ses habitants, la corruption et la misère.
Elle raconte sa famille, sa fratrie, ses parents, l’injustice qui les frappe avec l’arrestation de son père. Mais, surtout, elle raconte sa mère.
Cette femme, grande et belle, un  » roc  » restée seule pour élever ses sept enfants, bataillant pour joindre les deux bouts, en vendant sur le pas de sa porte ses délicieuses galettes. Des galettes au miel qui, pour la jeune Roukiata, auront toujours le goût de l’enfance et du pays natal.

Cette autobiographie de plus de 200 pages est un bel hommage à la résilience de la femme, épouse et mère. La mère de la narratrice ne courbe pas l’échine face à la difficulté, elle n’hésite pas à clamer haut et fort ce qu’elle pense.

La narratrice navigue entre son passé où la mère est racontée et son présent où l’artiste française d’origine burkinabè qu’elle est, est la marraine de la Journée internationale de la Francophonie.

On lit sa fierté d’être marraine d’un tel événement, son attachement à la Francophonie et à la langue française

Je suis le prototype de la francophone qui a réussi grâce au français, grâce à la France aussi. Sans la maîtrise de cette langue, je n’aurais jamais pu avoir un public et j’aurais dû me limiter à mon pays. Sans la puissance des réseaux culturels et des médias français, je n’aurais jamais eu cette audience.

Dans son discours précédant la lecture de la dictée de cette journée internationale, elle évoque ce que représente la Francophonie pour elle : union, communion, outil de partage, héritage commun à faire fructifier.

La narratrice évoque également son expérience personnelle et son engagement face à l’excision en fin d’ouvrage. Hélas, de façon très brève. Ce thème fort et important aurait mérité un développement.

Du miel sur les galettes est un roman accessible à tous. Le niveau de langue est courant, le style sans fioritures.

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Les Jango – Abdelaziz Baraka Sakin

Couverture Les Jango

Les Jango sont décidément impayables. On les reconnaît à leur élégance tape-à-l’œil et à leur sens de la fête. Et ce sont les femmes qui mènent la danse, dans la Maison de la Mère, au cœur de toutes les rumeurs.
Les histoires les plus folles courent d’ailleurs sur Safia, élevée au lait de hyène, Alam Gishi l’Éthiopienne experte en amour, ou l’inénarrable Wad Amouna. Lorsque soudain souffle le vent de la révolte…
Dans les effluves de café grillé, de chicha parfumée et de gomme arabique, se joue une comédie humaine dont les Jango, « sages à la saison sèche et fous à la saison des pluies » sont les héros.

Le Jangawi ou Jangojoray – singulier de Jango – porte différents noms selon les mois et les saisons : on l’appelle Katakaw entre décembre et mars, lorsqu’il travaille dans les plantations de canne de Kanana et les sucreries de Khashm al-Girba, Assaleya ou al- Jounayd.
On l’appelle Fahami entre avril et mai, lorsqu’il est recruté comme oum bahatay – c’est le nom qu’on donne ici aux charbonniers – pour débroussailler les nouvelles plantations ou les terres en friche, et transformer troncs et branchages en charbon végétal.
On l’appelle Jango ou Jangojoray de juin à décembre, c’est-à-dire depuis les premières pluies jusqu’à la fin de la saison de la récolte du sésame.

Une fois que l’on sait ce qu’est un Jango, on part à la découverte des différents personnages et dans chacun d’eux résonne le mot liberté :

  • Liberté de choisir notamment à travers Al Aza qui a refusé de suivre les avis de son père et ses frères qui voulaient la marier
  • Liberté de commercer pour ces femmes qui vendent de l’alcool local et sont envoyées sans cesse en prison. 
  • Liberté d’être à travers Wad Amouna, l’efféminé
  • Liberté de corps. Le sexe, la jouissance sont très présents dans ce livre.

L’auteur également revendique sa liberté d’écrire malgré la censure. C’est un choix osé qu’il fait à travers ce livre.

J’ai découvert les jango et leur quotidien mais aussi le quotidien de femmes qui n’ont visiblement que 3 choix de vie: devenir des Jangojorayya, fabriquer de l’alcool ou se prostituer. 

L’auteur évoque également l’importance de respecter les us et coutumes, la culture des autres

ce que je considérais comme un mal selon ma propre éducation pouvait être perçu autrement dans d’autres cultures, selon d’autres valeurs.

Le style est entraînant. On est parfois entre fable et réalité à travers le récit des divers personnages mais certains faits m’ont gênée : j’ai notamment été choquée du viol sur mineur qui a été banalisé.

Les personnages sont intéressants à suivre mais j’ai déploré le fait qu’il n’y ait pas souvent de réelle transition pour introduire un personnage.

J’aurais aimé que les femmes se racontent elles-mêmes. Aussi, il reste à mon sens des zones d’ombre dans leurs vies. Je fais surtout référence à Safia.

Ce roman est finaliste du Prix les Afriques 2021.

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La danse du vilain – Fiston Mwanza Mujila

Couverture La Danse du Vilain

Entre trafic de pierres précieuses et boîtes de nuit frénétiques, entre l’Angola en pleine guerre civile et un Zaïre au bord de l’explosion, une exploration de la débrouille.
Toute la vitalité et le charme de Tram 83
reviennent en force avec la langue inimitable de Fiston Mwanza Mujila.

Sanza, exaspéré par la vie familiale, quitte ses parents et rejoint le Parvis de la Poste, où vivent d’autres gamins de la rue. Commence la dolce vita, larcins petits et grands, ciné avec Ngungi l’enfant-sorcier et voyages en avion vers l’infra-monde… Mais les bagarres et les séances de colle finissent par le mettre vraiment sur la paille et l’obligent à céder au mystérieux Monsieur Guillaume et à sa police secrète.

Lubumbashi est en plein chaos, on conspire dans tous les coins, on prend des trains pour nulle part, on se précipite dans l’Angola en guerre pour aller traquer le diamant sous la protection de la Madone des mines de Cafunfu, un écrivain autrichien se balade avec une valise pleine de phrases, le Congo devient Zaïre et le jeune Molakisi archevêque. Mais la nuit, tous se retrouvent au « Mambo de la fête », là se croisent tous ceux qui aiment boire et danser ou veulent montrer leur réussite et leur richesse. Là on se lance à corps perdu dans la Danse du Vilain.

Lunda Norte-Lubumbashi, Angola-Zaïre

Le lecteur voyage entre ces contrées minières convoitées et fait la connaissance de personnages truculents.

Commençons par Franz. Cet écrivain d’origine autrichienne, qui veut écrire sur les gendarmes katangais, fait ressortir cette notion de légitimité de l’auteur à écrire tel ou tel récit.

“A-t-on le droit d’entretenir des personnages qui n’ont pas la même expérience mémorielle que soi ?”

Tournons-nous maintenant vers un trio d’enfants : Molakisi, Sanza et Ngungi. Trois enfants qui préfèrent la rue au logis de leurs parents

On ne guérit jamais d’une nuit passée à la belle étoile surtout après avoir subi la bleusaille et goûté à la colle.


Ngungi ne pouvait que regagner la rue. Ses yeux avaient vu ce qu’un enfant ne doit pas voir ; entendu des choses très éloignées de son univers.

Des garçons qui ont perdu l’insouciance de l’enfance, des garçons qui volent et se droguent, rêvent d’indépendance et surtout de richesse. 

Il y a aussi M. Guillaume. A première vue, l’on pourrait le considérer comme un bon samaritain puisqu’il recueille avec bienveillance les enfants mais ce n’est qu’apparence. Les enfants recueillis sont intégrés à un réseau d’espionnage…

Terminons par Tshiamuena, surnommée la Madone des mines de Cafunfo, une femme mythique, insaisissable qui dit avoir vécu plusieurs vies et règne sur les orpailleurs.

A travers l’histoire commune de ces différentes personnages, on se rend compte que les guerres civiles sont toujours des fonds de commerce

Savez-vous combien de vos compatriotes construisent des villas grâce à l’argent angolais ? La guerre civile angolaise avait été un véritable fonds de commerce pour de nombreux Zaïrois. D’habitude c’est l’argent qui haït et qui fuit l’être humain mais avec la guerre civile angolaise, les Zaïrois s’étaient tellement engraissés sur les diamants d’autrui qu’ils commençaient à détester et à fuir leur propre richesse.

Les courts chapitres, l’humour qui teinte chaque page donnent du rythme à l’histoire mais dans ce roman choral, la narration m’a souvent perdue. Toutes les narrations sont presque utilisées : du “je” à “il” en passant par « nous » et sans réelle transition. La narration interne est utilisée pour plusieurs personnages et il faut souvent avancer de quelques lignes dans sa lecture avant de découvrir l’identité du personnage.

Ce roman est finaliste du Prix les Afriques 2021.

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La ronde des ombres de Philippe N. Ngalla

Tourmenté par l’apparition d’ombres mystérieuses et par l’éventualité d’un soulèvement populaire, le dictateur Sylvestre redoute sa chute. Il espère néanmoins triompher de cette sombre perspective grâce à de sûrs recours. Le réveil est, hélas, brutal. Ses féticheurs n’arrêtent pas les ombres, ses méthodes d’apprivoisement de l’opposition ne fonctionnent plus. S’ouvre alors un gouffre de désespoir sous le vieux potentat. Au milieu de sa détresse, la réflexion, naguère absente de sa conduite du pays, lui paraît le secours idéal pour infléchir le destin.

De coloration dramatique nuancée de touches d’humour, La ronde des ombres explore les effets de la peur sur les enjeux du pouvoir.

Nous sommes en Afrique, vraisemblablement au Congo. Politique brillant jusqu’aux premières années de son principat, très vite gagné par l’obsession de perdurer aux affaires, Sylvestre s’était défait de ses dispositions à bien gouverner. Il leur avait préféré d’autres armes. Parmi celles qu’offre l’ingénierie de la conservation du pouvoir, il choisit la désorganisation, la corruption, l’avilissement du peuple et le bâillonnement de son expression.

Ce roman retrace son parcours mais aussi celle de sa féticheuse Mamou Cocton.

A travers ce roman de 200 pages, Philippe N. Ngalla dénonce l’avidité du pouvoir des dirigeants sous les cieux africains. Il donne l’impression de vouloir revaloriser la tradithérapie, le mysticisme/occultisme africain mais je trouve qu’il dessert sa cause. En effet, il présente l’occultisme comme un moyen de manipulation, au service de l’injustice. Par conséquent, l’aspect négatif de l’occultisme ressort plus.

Les courts chapitres ont tenté de donner du rythme à l’histoire mais le style d’écriture était bien trop lourd pour pouvoir m’embarquer. La fin du récit donne un air d’inachevé.

La ronde des ombres aborde un thème d’actualité. Le thème central de cette œuvre a maintes fois été abordé en littérature. J’attendais donc un angle d’étude, de description singulier de la part de l’auteur. Hélas, mes attentes n’ont pas été comblées.

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Les 700 aveugles de Bafia – Mutt-Lon

Couverture Les 700 aveugles de Bafia

Les 700 aveugles de Bafia retrace les trajectoires de deux femmes qui n’auraient jamais dû se rencontrer : Damienne Bourdin, jeune Marseillaise, médecin des troupes coloniales fraîchement arrivée en Afrique pour travailler auprès du Dr Jamot, et Débora Edoa, infirmière auxiliaire indigène, princesse Ewondo.
Nous sommes en 1929 au Cameroun. Le Dr Eugène Jamot, grand nom de la médecine tropicale, dirige la Mission permanente de prophylaxie de la maladie du sommeil. À la tête d’une armée de médecins français et d’infirmiers indigènes, il tente de lutter contre la terrible maladie. Malheureusement une bavure médicale survient dans une subdivision sanitaire, qui produit plusieurs centaines d’aveugles, induisant au passage une révolte indigène. Damienne Bourdin, l’héroïne principale, se voit confier par Jamot la responsabilité d’exfiltrer l’infirmière Débora Edoa, dont la présence sur les lieux de la révolte est sur le point de compliquer la donne en provoquant une guerre tribale.

Ce récit relate une bavure médicale inconnue du grand nombre. Dommage que rien n’ai été écrit sur ce sujet jusqu’ici. On ressent un sentiment d’injustice parce que le vrai coupable n’a pas répondu de ses actes, les victimes n’ont pas été dédommagées par l’administration coloniale.

Ce récit évoque également les tensions tribales mais je n’ai pas réellement perçu les causes de dissension entre les ewondo et les bafia.

La lecture est fluide, la thématique intéressante mais il m’a manqué de la profondeur dans les portraits de certains personnages notamment celui d’Abouem, le chef traditionnel qui va initier la révolte.

Il est vrai que le parcours de Damienne, cette jeune Marseillaise, médecin des troupes coloniales est intéressant à suivre. Il est vrai qu’à travers elle et Edoa, on rencontre des femmes libres, qui ne se laissent pas dicter leurs choix mais j’aurais préféré que l’histoire soit racontée du point de vue des autochtones, des aveugles, de ceux qui ont subi la bavure médicale.

La fan de romance, d’amour avorté que je suis a bien apprécié l’histoire avortée de Rouget.

Entre roman historique et roman d’aventures, Les 700 aveugles de Bafia est une intéressante découverte, un roman qui invite à se souvenir, à ne pas oublier ce qui a été fait.

La citation préférée

Dans chaque famille paisible, on trouve des germes latents de discorde, et il finit toujours par arriver quelqu’un qui excelle dans l’art de les agiter.

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Les lumières d’Oujda-Marc Alexandre Oho Bambe

Une épopée chorale lumineuse dans laquelle M.-A. Oho Bambe donne corps et voix aux récits de l’exil.

Le narrateur est rapatrié au Cameroun après avoir tenté d’émigrer à Rome. Malgré l’affection de sa grand-mère Sita, il accuse le coup de ce retour, perçu comme un échec. En quête de sens, il s’engage dans l’association d’Aladji, qui lutte pour éviter les départs « vers les cimetières de sable et d’eau ». Il rencontre ainsi, à Oujda, au Maroc, le père Antoine, qui prend en charge d’autres candidats à l’exil, et Imane, sous le charme de laquelle il tombe immédiatement. Imane et lui vont nouer un lien indéfectible, avec pour ciment leur combativité et les drames de leurs frères et sœurs d’exil.

Au rythme de cette épopée chorale lumineuse, les parcours de personnages tous attachants et bouleversants s’enchevêtrent, entre l’Afrique mère fondamentale et l’Europe terre d’exil qui cristallise une mosaïque de rêves d’ailleurs. La voix et le phrasé uniques de Marc Alexandre Oho Bambe abattent les cloisons entre les genres pour naviguer entre roman, récit et poésie avec une étonnante fluidité.

« L’homme libre est celui qui choisit son exil. » Mahmoud Darwich

Cet épigraphe donne le ton à ce roman poétique.

Pourquoi partent-ils ? Ce roman donne la voix à ceux qu’on appelle migrants, ceux qui veulent un ailleurs à eux.

Je prends conscience pendant l’atelier, que nous n’avons jamais donné la parole à ces jeunes, nous parlons toujours pour eux. Dans les colloques et toutes les instances de décision.
Même au sein de l’association, entre nous, militants pourtant rompus aux questions migratoires, nous avons souvent imaginé les raisons pour lesquelles Elles et Ils partaient.

Le lecteur est invité à tendre l’oreille et à écouter pourquoi ils partent

Pourquoi on part ?
Parce qu’on a tellement cramé
Au soleil de la misère
Qu’on a peur de caner
Si on reste proie docile à l’amer
Alors on part
On traverse la vallée des ombres de la mort
On prend la porte du désert ou la mer
On prend toutes les routes vers l’amour
De nous-mêmes vivants
On part
Parce que
Nos vies ici
Ne valent rien
Rien qui vaille
Rien qui vaille
La peine
De ne pas mourir
En essayant
De partir
Partir
Là-bas
Eldorado qui chante
Faux
On le sait

on part se chercher ailleurs parce qu’on ne se trouve pas chez nous.

Une obsession est une obsession.
Et certaines obsessions.
Ne meurent jamais.

Ils évoquent leur traversée du désert ou de la mer. Fragments de vie entre Conakry et Oujda.

Yaguine et Fodé ont payé.
Ce qu’ils devaient aux passeurs.
Et ce qu’ils ne devaient à personne.
Ils ont payé.
Cher.
Très cher.
De toute leur innocence.
Presque chaque jour.
Et chaque nuit.

J’ai apprécié que ce roman mette en exergue ces associations en Afrique qui œuvrent pour exhorter les jeunes à éviter de prendre la mer et de l’autre côté de l’Atlantique, celles qui leur apprennent à lire, les accueillent.

Ce roman est écrit comme un texte à déclamer. Il est à mi-chemin entre le roman et la poésie. L’écriture est fluide, agréable à lire, le thème abordé d’actualité.

Il y a également des thèmes secondaires comme la liberté d’être de la femme et son indépendance.

Les lumières d’Oujda est finaliste du Prix les Afriques 2021.