Publié dans Arrêt sur une oeuvre

Mur méditerranée – Louis-Philippe Dalembert

A Sabratha, sur la côte libyenne, les surveillants font irruption dans l’entrepôt où sont entassées les femmes. Parmi celles qu’ils rudoient pour les obliger à sortir, Chochana, une Nigériane, et Semhar, une Erythréenne. Les deux amies se sont rencontrées là, après des mois d’errance sur les routes du continent. Grâce à toutes sortes de travaux forcés et à l’aide de leurs proches restés au pays, elles se sont acharnées à réunir la somme nécessaire pour payer les passeurs, à un prix excédant celui d’abord fixé. Ce soir-là pourtant, au bout d’une demi-heure de route dans la benne d’un pick-up fonçant tous phares éteints, elles sentent l’odeur de la mer. Un peu plus tôt, à Tripoli, des familles syriennes, habillées avec élégance comme pour un voyage d’affaires, se sont installées dans les minibus climatisés garés devant leur hôtel. Ce 16 juillet 2014, c’est enfin le grand départ. Dima, son mari et leurs deux fillettes ont quitté leur pays en guerre depuis un mois déjà, afin d’embarquer pour Lampedusa. Ces femmes si différentes Dima la bourgeoise voyage sur le pont, Chochana et Semhar dans la cale ont toutes trois franchi le point de non-retour et se retrouvent à bord du chalutier, unies dans le même espoir d’une nouvelle vie en Europe.

L’entreprenante et plantureuse Chochana, enfant choyée de sa communauté juive ibo, se destinait pourtant à des études de droit, avant que la sécheresse et la misère la contraignent à y renoncer et à fuir le Nigeria. Semhar, elle, se rêvait institutrice, avant d’être enrôlée pour un service national sans fin dans l’armée érythréenne, où elle a refusé de perdre sa jeunesse.

Quant à Dima, au moment où les premiers attentats à la voiture piégée ont commencé à Alep, elle en a été sidérée, tant elle pensait sa vie toute tracée, dans l’aisance et conformément à la tradition de sa famille. Les portraits tout en justesse et en empathie que peint Louis-Philippe Dalembert de ses trois protagonistes avec son acuité et son humour habituels leur donnent vie et chair, et les ancrent avec naturel dans un quotidien que leur nouvelle condition de  » migrantes  » tente de gommer. Lors de l’effroyable traversée, sur le rafiot de fortune dont le véritable capitaine est le chef des passeurs, leur caractère bien trempé leur permettra tant bien que mal de résister aux intempéries et aux avaries. Luttant âprement pour leur survie, elles manifesteront même une solidarité que ne laissaient pas augurer leurs origines si contrastées.
S’inspirant de la tragédie d’un bateau de clandestins sauvé par le pétrolier danois Torm Lotte en 2014, Louis-Philippe Dalembert déploie ici avec force un ample roman de la migration et de l’exil.

l'Afrique écrit

La 4e de couverture est très bavarde et en dit beaucoup sur l’histoire. Elle a néanmoins le mérite de me faire économiser quelques lignes et d’aller directement à l’essentiel.

A chaque fois que trois femmes sont réunies dans un roman, je pense à celui de Marie Ndiaye : trois femmes puissantes.

Ici, il est question de trois femmes migrantes entre 20 et 30 ans. Syrienne, Erythréenne et Nigériane, elles sont. Elles n’ont pas la même religion. Dima est musulmane, Semhar est chrétienne, Chochana est juive. Je remercie l’auteur qui a ajouté un plus à ma culture générale. J’ignorais qu’il y avait des nigérians juifs. 

Ces trois femmes fuient leurs pays respectifs pour protéger leur vie ou avoir un avenir meilleur. 

A travers 11 chapitres où Chochana, Semhar et Dima prennent tour à tour la parole, le lecteur découvre comment elles en sont venues à quitter leur pays et ce qui se passera lors de la traversée.

Mur méditerranée est un roman dense. Tantôt porté par une plume raffinée, tantôt par des mots appartenant au registre familier.

C’est un roman très dur mais nécessaire pour raconter l’enfer des migrants. L’immigration clandestine est un véritable business. Les réseaux de passeurs concurrents sont comme la mafia. Et que dire du sort réservé aux clandestins en transit en Lybie ? Ils sont réduits en esclavage. 

Si j’ai compati à la situation de Chochana, je n’ai pas été touchée par la vie de Dima. J’ai détesté cette  syrienne raciste jusqu’au bout des ongles qui s’est nourrie des préjugés sur les noirs. Ce personnage de papier, je vous assure que je l’ai tuée au moins cinq fois. 

Le personnage qui a réellement attiré mon attention, celui auquel je me suis attaché, celui dont j’ai ressenti chaque mauvais traitement, chaque désespoir, chaque larme est celui de Semhar.

Son histoire m’a révélé l’Erythrée et son service militaire sans fin.

Le sndi, comme les jeunes l’avaient baptisé entre eux : Service national à durée indéterminée. Tu sais quand tu entres, jamais quand tu sors. Officiellement, l’appel sous les drapeaux durait un an et demi. Dans la réalité, tout dépendait de l’homme fort du pays, au pouvoir depuis l’indépendance acquise aux dépens de l’Éthiopie en 1993.

Malgré les risques encourus, ça valait le coup, fit Meaza. Avec Dawit, ils en avaient marre de gâcher leur jeunesse dans ce service militaire sans fin, avec une solde de misère qui pis est. Marre de vivre dans cette prison à ciel ouvert qu’était l’Érythrée, où des barrages et un sauf-conduit spécial filtraient le passage d’une ville à l’autre. Marre de ne voir aucun avenir ouvert devant eux. C’était ça, le plus dur à avaler.
Savoir tous les horizons bouchés. Ne pas avoir les moyens de se retourner, même après la longue période de conscription. L’espoir devrait être le dernier à mourir, non ? Ici, c’était tout le contraire. Quel sens pouvait avoir la vie dans un tel cadre ?

Je me suis attachée à cette jeune fille de 20 ans qui avait soif d’un ailleurs où sa jeunesse s’épanouirait en toute liberté. 

Les italiens et espagnols ont migré pendant des décennies dans le monde en quête d’un monde meilleur.  Pourquoi la migration des africains aujourd’hui ne serait pas légitime ? Chaque migrant porte un désespoir, une histoire qu’il faut respecter.

J’ai beaucoup apprécié Mur Méditerranée qui a été récompensé de trois prix à savoir le Choix Goncourt de la Pologne, celui de la Suisse et le Prix de la langue française en 2019.

Si vous êtes sensible au thème de l’immigration, vous devriez y jeter un coup d’œil.

Christmas

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

Éditeur : Sabine Wespieser 

Date de publication :  Août 2019

Nombre de pages : 336 (format broché)

Disponible en version grand format, poche et numérique 

fleur v1

Publié dans Arrêt sur une oeuvre

Zébu Boy – Aurélie Champagne

Madagascar, mars 1947, l’insurrection gronde. Peuple saigné, soldats déshonorés, ce soir, l’île va se soulever, prendre armes et amulettes pour se libérer. Et avec elle, le bel Ambila, Zébu Boy, fierté de son père, qui s’est engagé pour la Très Grande France, s’est battu pour elle et a survécu à la Meuse, aux Allemands, aux Frontstalags. Héros rentré défait et sans solde, il a tout perdu et dû ravaler ses rêves de citoyenneté. Ambila qui ne croit plus en rien, sinon à l’argent qui lui permettra de racheter le cheptel de son père et de prouver à tous de quoi il est fait. Ambila, le guerrier sans patrie, sans uniforme, sans godasses, sans mère, qui erre comme arraché à la vie et se retrouve emporté dans les combats, dans son passé, dans la forêt.

Roman de la croyance, du deuil et de la survie, Zébu Boy fait naître les fleurs et se changer les balles en eau. Tout entier traversé d’incantations, ce premier roman qui oscille entre destin et pragmatisme, est porté par une langue puissante et fait entendre la voix mystérieuse qui retentit en chaque survivant.

l'Afrique écrit

Le récit débute par un rappel historique. Le narrateur évoque ces 70 mille indigènes de diverses nationalités qui furent parqués dans des Frontstalags sur le sol métropolitain ainsi que ces rumeurs sur les tirailleurs malgaches.

Vingt-cinq mille hommes succombèrent et tous les contingents furent décimés. Tous, à l’exception des Malgaches. Au recensement suivant, les Allemands s’aperçurent même qu’ils étaient plus nombreux qu’à l’arrivée. On suspecta les soldats des registres d’avoir bâclé le travail. Mais dans le secret des cabanons nègres courait une tout autre rumeur. On disait qu’une poignée de tirailleurs malgaches avait acquis le pouvoir de se multiplier.

Le lecteur découvre ensuite celui qui sera le personnage central du récit : Lahimbelo appelé encore Ambila. De retour à Madagascar après avoir combattu dans la Meuse, Ambila  a été prié d’embarquer prestement pour son île natale, sans la citoyenneté promise, sans un sou, avec juste de vagues promesses de paiement d’arriérés de solde et de primes, des promesses qui ne seront pas tenues. Ambila retrouve son statut misérable d’indigène. Fauché, il se donne pour but de s’enrichir et de reconstituer le cheptel de son défunt père. Pour ce faire, il va vendre des aodys, des amulettes qui protègent les guerriers. Ses amis malgaches en ont besoin en pleine insurrection pour l’indépendance. Déterminé à s’enrichir, il n’a aucun scrupule, il arnaque tout le monde sans aucune distinction.

Cet ouvrage m’a permis de découvrir une partie de l’histoire Malgache : l’insurrection de 1947 et la violente répression militaire.

Et ça permet d’oublier une seconde qu’on sera peut-être les prochains en « salle de réflexion ». C’est comme ça qu’ils surnomment la salle de torture.

On raconte qu’ils balancent des rebelles vivants des avions. Les corps en touchant terre explosent, défoncent le toit des maisons. Ils appellent ça des « bombes démonstratives».

Ce roman a le mérite d’évoquer des faits historiques absents des manuels scolaires notamment le massacre de Thiaroye et ces tirailleurs sénégalais qui ont participé à la répression des rebelles malgaches.

Zébu boy est également l’histoire des croyances ancestrales malgaches. Quelques légendes  sont insérées dans le récit.

Zébu boy c’est l’histoire des combattants des colonies mal remerciés, du peuple malgache aspirant à la liberté.

C’est l’histoire de ceux qui survivent au pire, ceux qui restent et doivent vivre avec l’absence d’un être cher. Si j’ai eu du mal à m’attacher au personnage d’Ambila en raison de sa cupidité et malhonnêteté, j’ai trouvé émouvant les passages où la mort de sa mère est évoquée. 

J’ai eu beaucoup de mal avec la charpente du roman. Il n’y a pas de chapitre et cette absence rend le texte touffu, parfois confus. Le ton est fluide mais il y a de nombreux mots malgaches dont on ignore la signification. Un glossaire aurait été judicieux.

Deux types de narration sont utilisés dans le roman : point de vue externe et interne (lorsque Ambila devient le narrateur) et je n’ai pas compris ce choix de l’auteure. 

Zébu boy ne figure pas parmi mes meilleures lectures de l’année mais reste un livre à découvrir ne serait ce que pour les faits historiques qu’il met en lumière.

Christmas

Éditeur : Monsieur Toussaint Louverture

Date de publication :  2019

Nombre de pages : 256

Disponible aux formats papier et numérique 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

fleur v1

Publié dans Arrêt sur une oeuvre

Dérangé que je suis – Ali Zamir

derange que je suis

Sur l’île d’Anjouan, Dérangé est un humble docker. Avec son chariot rafistolé et ses vêtements rapiécés, il essaie modestement chaque jour de trouver assez de travail pour se nourrir. Mais un matin, alors qu’il s’est mis à la recherche d’un nouveau client, Dérangé croise le chemin d’une femme si éblouissante qu’elle « ravage tout sur son passage ». Engagé par cette femme dans un défi insensé qui l’oppose au Pipipi (trio maléfique des trois dockers Pirate, Pistolet et Pitié), le pauvre homme va voir son existence totalement chamboulée.

l'Afrique écrit

La belle insiste,

ma bête persiste

Deux vers qui dès les premières pages donnent déjà le ton au récit. Nul n’entre ici s’il n’aime la poésie et ses multiples facettes…

Le narrateur crie sa douleur.

Le cri est une arme de destruction massive. Non, plutôt une arme de protection massive. Il ne rend pas faible, loin de là. Il libère. Juste ça. Oui. C’est la seule consolation d’un souffre-douleur sur qui pleut l’oppression et brille la longanimité. Le véritable témoin d’une victime. Un témoin fidèle.

On l’appelle Dérangé à son insu et il nous raconte la cause de sa douleur.  Dérangé est docker au au port international Ahmed-Abdallah-Abderemane de Mutsamudu et la concurrence est rude.

Un jour, alors que les PiPiPi (Pirate, Pistolet et Pitié), un trio d’enfer et lui se précipitent au-devant d’un bateau en quête d’un chargement à convoyer, une magnifique dame descend du bateau et loue les services de Dérangé. Les PiPiPi sont dépités. La femme propose alors au trio et à Dérangé de relever un étrange défi. Nul ne sait à cet instant qu’elle a en tête un autre défi plus sombre à proposer à Dérangé….

Ce roman aux parties aux longueurs plus ou moins variées se lit d’une traite. 

Si l’auteur  décrit le quotidien d’un docker aux Comores, il évoque également le harcèlement sexuel subi par les hommes. 

Ali Zamir utilise ces mots qui ne sont plus d’usage, ces mots délaissés, oubliés pour incarner son personnage principal. Il garde sa particularité : celle de donner comme nom à ses personnages des adjectifs: casse-pied, pitié, pirate, dérangé.

Dérangé que je suis offre une valse à différents tempos, un patchwork linguistique : registre courant, soutenu et familier.

L’auteur manipule à sa guise la langue française mais il faut avouer qu’il ne laisse pas totalement la voix à son personnage. En effet, il ne lui permet pas de s’exprimer tel qu’un docker le ferait.   

Christmas

Éditeur : Le Tripode

Date de publication : Janvier 2019

Disponible aux formats papier et numérique 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

fleur v1

Publié dans Arrêt sur une oeuvre

TTL 65 : Tunis Blues – Ali Bécheur

Qui dit jeudi, dit Throwback Thursday Livresque. Cette semaine, le thème est : Artiste

N’ayant pas en tête un livre où l’un des personnages est un artiste, j’ai décidé d’interpréter le thème à ma guise. 

Dans ma bibliothèque, une 4e de couverture évoque un artiste

Dans ma bibliothèque, une 4e de couverture évoque la poésie.

Dans ma bibliothèque, une 1ère de couverture a un graphisme artistique.

 

Il s’agit de Tunis Blues 

Bécheur-A---Tunis-Blues_5807ac8c103cd844517298a6b5a9c80b

Quand l’été n’est plus que cendres, Tunis a le blues. Et le monde n’est plus qu’un piano désaccordé.
Le temps d’une saison, Jimmy, le déraciné, oiseau de nuit en quête d’aventures, croise le chemin d’Ismaïl, le juge solitaire et rigoriste, exaspéré par le comportement de ses concitoyens et leurs mœurs ostentatoires. Le destin les guidera vers des amours improbables avec Lola, la voyante au grand cœur, Elyssa la jeune bourgeoise passionnée, et Choucha, la journaliste, femme libre et intransigeante.

Une partition à cinq voix où vibrent, du vieux quartier de La Fayette à la colline de Sidi Bou Saïd, l’âme de la ville, les blessures de la vie et l’appel d’un monde à inventer.

À lire comme on écoute du Miles Davis…

l'Afrique écrit

Des vies qui s’épanchent, se racontent, une description de la ville de Tunis qui je trouve à des points de ressemblance avec Abidjan notamment en ce qui concerne les embouteillages.

Jimmy est celui qui ouvre le bal. Qui est ce jeune homme aimant se vêtir de noir, part à la chasse dans les boîtes de nuit, repère une proie, passe la nuit avec elle et lui fait les poches ? Au fil du récit, on découvre son histoire, l’histoire d’un déraciné…

On découvre également l’histoire du juge Ismaïl, de Lola, la voyante, Choucha la journaliste et Elyssa la jeune bourgeoise. Leurs destins s’entrecroisent, des histoires multiples, un blues partagé.

Chacun raconte ses blessures et ses espoirs. Ces personnages sont plaisants à suivre, mon personnage coup de cœur a été Lola. J’ai été touchée par son grand cœur et son réalisme.

J’ai été charmée par la plume de l’auteur. J’ai apprécié ses envolées philosophiques qu’il m’a fallu relire plusieurs fois comme cet extrait 

img_20200104_220424

J’aimerais bien lire une autre œuvre de cet auteur dans un avenir proche.

fleur v1

Publié dans Arrêt sur une oeuvre

La sérénade d’Ibrahim Santos – Yamen Manai

Dans la bonne ville de Santa Clara, celle qui produit le meilleur rhum du pays, personne n’est au courant de la Révolution que le dictateur Alvaro Benitez a menée il y a une vingtaine d’années. Les habitants vivent et cultivent au gré des sérénades d’Ibrahim Santos, musicien météorologue. Alors forcément, l’intrusion des troupes armées révolutionnaires, et plus encore, l’arrivée d’un jeune ingénieur agronome brillantissime, vont quelque peu bousculer les habitudes…
Sur le mode du conte, avec une pincée de réalisme magique, Yamen Manai moque ici les prouesses de nos avancées technologiques et parodie allègrement ces dictatures modernes qui souvent perdurent.

mon-avis-de-lecture

De Yamen Manai, je ne connais que l’amas ardent qui est dans ma précieuse wishlist. Lorsque j’ai découvert la sérénade d’Ibrahim Santos dans My Book box, je n’ai pas tardé à l’acquérir. 

© My Book Box

 

A Santa Clara, on rencontre des personnages atypiques : Lia Carmen, la gitane qui lit l’avenir, Ibrahim Santos, le musicien météorologue qui indique le climat dans ses sérénades. 

La vie paisible à Santa Clara va être contrariée par les désirs du dictateur Alvaro Benitez qui espère contrôler la production du rhum de la ville. Sans grande surprise, il utilise les armes bien connues des dictateurs : l’instauration de la terreur, la violence et aussi les ambitions d’un jeune ingénieur dénommé Joaquin Calderon pour s’approprier leurs terres. 

On suit avec attrait la résistance des habitants de Santa Clara. 

Qu’il soit du côté des gentils ou des méchants, les personnages sont attachants. 

La sérénade d’Ibrahim Santos est un récit qui oscille entre comédie et tragédie, montre les limites des prouesses technologiques, les abus de la dictature. 

J’ai découvert avec plaisir le talent de conteur de Yamen Manai et sa maîtrise de la langue.

Le roman en version poche compte 42 chapitres qui s’étalent sur 238 pages. Les chapitres courts donnent du rythme à l’histoire.

Un amour interdit Alyssa Cole

– Que gagne un homme dans la vie, Ibrahim ? L’argent ? Le pouvoir ? 

Tout au long de sa vie, l’homme troque tout pour le souvenir. Il troque sa jeunesse pour des souvenirs de jeunesse. Il troque ses amours contre des souvenirs d’amour. Au bout du compte, il ne gagne de la vie que les souvenirs, c’est là son seul trésor. Alors pose-toi la question, Ibrahim. De quoi voudras-tu te rappeler, quand arrivera le moment de se souvenir ? 

« De la douceur de nos nuits et du goût de nos cannes, murmura-t-il. 

– Alors sauvegarde-les, et transmets-les. »

 

signature coeur graceminlibe

 

 

Publié dans Arrêt sur une oeuvre

La révoltée – Guy des Cars

Crime monstrueux à Nancy: une jeune fille de la haute société abat son père, industriel connu, sous les yeux de sa mère, qui n’est que légèrement atteinte ».
Pourquoi Valérie, 21 ans, a-t-elle accompli ce geste horrible, inexplicable ? Les Lebrun lui ont tout donné. Ils l’ont adoptée à l’âge de 6 ans, lui ont offert un nom plus qu’honorable, un foyer chaleureux, un avenir doré, l’éducation, le confort, le grand luxe même… Alors ? C’est la question que Gilles Burnier, fiancé et amoureux fou de Valérie, vient poser à Victor Deliot, le vieil avocat déjà rencontré dans La brute. Plus on chemine dans le livre, plus le mystère s’épaissit, il ne se résout que dans les dernières pages: c’est là tout le secret de l’immense talent de Guy des Cars.

 

Couverture La révoltée

 

Après avoir lu la tueuse, ai-je eu envie de découvrir davantage la plume de Guy des Cars ? 

Une chose est sûre, j’avais envie de lire un roman policier mais pas de pavé. 

Le résumé m’a intriguée. J’ai eu envie de connaître les raisons de ce parricide. La fan de Chroniques criminelles, l’habituée de Faites entrer l’accusé sur Youtube que je suis a eu envie d’entrer dans ce récit.

Valérie ne veut pas d’avocat, demeure silencieuse. Son fiancé, Gilles, fait des mains et des pieds pour lui trouver un avocat. Il entend parler de Maître Victor Deliot, avocat devenu célèbre il y a une quinzaine d’années après avoir avoir fait acquitter aux Assises un type accusé d’un crime et qu’aucun avocat ne voulait défendre parce qu’il était aveugle et sourd-muet de naissance. 

Cette histoire m’a d’ailleurs intriguée. Le roman intitulé la Brute fera peut-être partie de mes prochaines lectures mais revenons à la Révoltée

 

Dans la 1ère moitié du roman, il ne se passe pas grand chose ce qui a été une source d’ennui. Au moment du procès, le roman prend de l’élan et le point final est la révélation de la raison du parricide. Il faut donc être assez patient.

Le roman questionne les bienfaits/motivations de l’adoption, les choix héréditaires etc…

Je ne me suis pas attachée à Valérie, je l’ai trouvé plutôt arrogante, orgueilleuse, très froide. Je n’ai pas compris sa position sur l’adoption. Par contre, j’ai été touchée par l’amour que lui porte Gilles.

Ce roman policier offre une lecture sympathique dans l’ensemble mais il m’a manqué de l’action.

 

Un amour interdit Alyssa Cole

 

L’oubli, mon cher, est un sentiment qui ne progresse qu’avec le temps ! Avant qu’il soit solidement ancré dans un cœur, il y a, hélas, le ressentiment qui, lui, est immédiat…

 

 

fleur v1

Publié dans Arrêt sur une oeuvre

Mon étincelle de Ali Zamir

Étincelle est une jeune fille qui se retrouve à bord d’un avion qui relie deux îles de son pays, les Comores. Prise dans les turbulences du vol, et tenaillée entre deux liaisons amoureuses, elle va se remémorer certaines des histoires que lui contait sa mère, à commencer par celle, somptueuse et tragique, qui devait un jour lui donner naissance.

« Bien que je n’avais pas entendu maman évoquer la formule populaire « il était une fois », cette histoire résonnait dans ma tête comme un conte de fées : c’est une histoire de deux étudiants qui commence à Madagascar dans la ville de Mahajanga. La ville aux baobabs. Je me rappelle toujours cette histoire à chaque fois que j’affronte une épreuve. C’est l’histoire d’une adolescente de dix-huit ans, timide, réservée, prénommée Douceur et d’un jeune homme courageux de dix-neuf ans, Douleur. Douleur et Douceur s’aimaient éperdument. »

 

Couverture Mon étincelle

 

Me revoilà aux Comores ! En attendant de visiter l’Archipel physiquement, je l’explore à travers la littérature. Après Vert Cru, voici Mon étincelle !

Ce livre était dans ma wishlist depuis l’an dernier. Je remercie RedPanda, ma binôme du Swap des Livres et des thés qui l’a mis dans mon colis.

Dans ce roman de 280 pages, vous lirez non pas une mais une multitude d’histoires : celles de Douceur, Douleur et leurs amis Dafalgan et Effaralgan, d’Étincelle, de Vitamine et Calcium.

Étincelle nous conte l’histoire de ses parents, Douceur et Douleur, leur jeu d’amour, leur passion et les refus qu’ils rencontrent.

Douleur est un personnage dont le destin marque. Il m’a rappelé cette description que fait le prophète Esaïe de Jésus :

Homme de douleur et habitué à la souffrance (Esaïe 53:3)

Ce jeune homme a connu divers épreuves. Je lui aurais tout prédit comme destin sauf celui que décrit la fin du roman.

Ce roman est également un triangle d’amour. Étincelle est partagée entre deux jeunes hommes dont la littérature nourrit la vie.  Quand deux hommes semblent bien pour nous, lequel choisir ?

En amour, le mot « danger » perd son sens : il ne fait que pimenter le degré de passion qui anime le cœur

 

Peut-on parler d’amour sans parler d’amitié ? 

Dafalgan et Effaralgan sont deux hommes unis depuis l’enfance. L’un est un coureur de jupons et l’autre couvre ses fautes. Effaralgan nous fait rire avec ses malversations amoureuses.

Ce roman évoque également les imperfections de la vie aux Comores : le chômage des jeunes diplômés, la promotion canapé, les mariages arrangés par la famille, l’influence des immigrés comoriens.

Ces histoires qui s’entremêlent sont contées avec un tempo lent, un zeste de poésie et de philosophie. Ça a été une sympathique lecture mais elle ne m’a pas émerveillée au point de vouloir lire un autre livre de l’auteur.

Etes-vous déjà allé (e) aux Comores que ce soit virtuellement via la littérature ou physiquement ? 

 

fleur v1

Publié dans Arrêt sur une oeuvre

Le chœur des femmes – Martin Winckler

Couverture Le choeur des femmes

Ce livre a rejoint ma PAL fin 2017 car le résumé était alléchant. Je l’ai téléchargé sans me soucier du nombre de pages. En 2018, je l’ai mis de côté à cause de ce critère. Vous savez que je n’aime pas les pavés. 😀

A la dernière session du challenge Des gages ta Pal, la gagnante m’a choisi ce livre qui était également dans sa PAL et dont on ne lui a dit que du bien.

Les commentaires sur Livraddict étant plutôt élogieux, j’ai ignoré le nombre de pages et débuté ma lecture.

abandoned antique architecture building
Photo de Pixabay sur Pexels.com

 

J’ai découvert Jean Atwood, interne des hôpitaux et major de sa promo. Elle se destine à la chirurgie gynécologique. Elle vise un poste de chef de clinique dans le meilleur service de France. Mais on l’oblige, au préalable, à passer six mois dans une minuscule unité de « Médecine de La Femme », dirigée par un barbu mal dégrossi qui n’est même pas gynécologue, mais généraliste !

Jean est enragée. Elle ne veut pas perdre son temps à écouter des bonnes femmes épancher leur cœur et raconter leur vie.

Je ne comprends pas que des gamines se mettent à coucher si tôt ; déjà à vingt ans c’est pas une partie de plaisir, alors à quatorze !

 

Arrogante, hautaine, grossière, elle est. Elle fait souvent rire mais ses défauts trop gros m’ont agacée durant la moitié du livre. Heureusement, elle va apprendre au contact du Dr Karma à développer un caractère plus bienveillant.

Parlons donc de ce super médecin à l’écoute et au service des femmes. Il va permettre à Jean de développer les attitudes d’un vrai médecin. Militant pour le respect du corps des femmes et leurs histoires personnelles, l’écoute des patientes et la recherche de leur bien-être. Il montre du doigt toutes les violences gynécologiques faites aux femmes.

Notre boulot, ça n’est pas de lui dire que ce qu’elle ressent est « vrai », ou « faux », mais de chercher pour son bénéfice, et avec son aide, ce que ça signifie.

 

Il rappelle qu’un médecin accompagne son patient et ne doit pas s’ériger en donneur de leçons.

Dr Karma est le médecin par excellence. J’ai trouvé que c’était un peu démesuré. J’ai eu l’impression que tous les médecins étaient méchants et qu’il était le seul médecin compétent et bienveillant dans le monde.

Mais ceux qui font bien leur boulot, on n’entend jamais les femmes s’en plaindre. Le problème, c’est tous ceux qui ne le font pas. Et personnellement, je les trouve beaucoup trop nombreux.

Les thèmes abordés sont pertinents : l’éthique médicale, l’intersexualité, la violence gynécologique, le sexisme, etc… Personnellement, ce livre m’a rappelé combien l’empathie est importante et qu’il fallait apprendre à respecter les choix des autres, à écouter sans juger. Je cite le Dr Karma: “Respecter, ne veut pas dire adhérer.”

Mais j’avoue que j’ai eu du mal avec la structure narrative. Elle m’a empêchée de réellement prendre plaisir à la lecture. Il y a un mélange de genres : récit, chronique, chansons, extraits de poèmes. J’ai trouvé que le tout était mal agencé. Il y a également un trop-plein de descriptions inutiles, une redondance de chroniques qui ont accentué mon ennui.

Par ailleurs, j’ai trouvé l’histoire familiale de Jean trop mièvre.

Tous ces bémols font du chœur des femmes, une lecture mitigée pour moi. 

Avez-vous lu ce roman ? Qu’en avez-vous pensé ?

fleur v1

Publié dans Arrêt sur une oeuvre

La folie était venue avec la pluie

Cette année, je n’ai fait que quelques heures au Salon International du Livre d’Abidjan et j’ai mis ce temps à profit pour acheter les livres d’ailleurs à l’instar de La folie était venue avec la pluie de Yanick Lahens.

La folie était venue avec la pluie

 

Les nouvelles de Yanick Lahens racontent la vie quotidienne haïtienne sans la ménager –avec toute la violence, la misogynie et la misère dont ses récits attestent. Mais, il y a aussi chez elle ce refus qui fait l’espoir. Même s’il ne s’agit que de l’échappée belle de la jeune protagoniste dans la nouvelle éponyme du présent recueil, lorsqu’elle proteste : « la première fois, je ne voudrais pas que ce soit Obner ». Et moi non plus, je ne le voudrais pas. De tout mon cœur. Pour une fois que ce ne soit pas une histoire de viol. Pour une fois. « J’ai douze ans et je me sens forte et belle ». Carolyn Shread

 

l'Afrique écrit

Huit nouvelles, d’environ une quinzaine de pages chacune, montrent une population désœuvrée, vaincue, marquée par la pauvreté et la violence.

L’auteure ne nous cache rien. Transparente, elle expose la nudité de ce pays. On n’a pas idée de la violence qui y règne en maître. Les relations homme-femme sont celles que l’on retrouve un peu partout dans le monde. Les femmes vues comme un objet sexuel, considérées comme des êtres inférieurs à l’homme.

J’ai beaucoup apprécié la nouvelle trois morts naturelles pour sa narration à la deuxième personne. J’ai un gros faible pour ce type de narration.

J’ai été charmée par la belle écriture de Yanick Lahens mais la lectrice exigeante que je suis attendais plus des nouvelles. Je m’attendais à des nouvelles plus poignantes, à des chutes plus saisissantes.

 


 

En cherchant des informations sur l’éditeur, j’ai appris que Yanick Lahens a été invitée à occuper la Chaire Mondes francophones du Collège de France pour l’année 2018-2019. Elle est la première personnalité à animer cette chaire qui entend mettre en avant toute la pluralité, la diversité et la richesse de l’espace francophone.

La leçon inaugurale a pour thème : « Urgence(s) d’écrire, rêve(s) d’habiter ». J’ai écouté et ai été bluffée par le bagage littéraire de cette auteure fière de son pays et sa littérature.

Les cours intitulés « Haïti autrement » sont au nombre de sept. J’ai écouté trois cours qui m’ont permis de mieux comprendre l’évolution et les contours de la littérature haïtienne.

Entre l’ancrage et la fuite

Haïti dans l’imaginaire des autres

La littérature de la diaspora : j’ai découvert des noms d’auteurs, les lieux vers lesquels ils ont immigré : Afrique, Amérique, Europe. J’ai découvert notamment Roger Dorsinville qui situe l’Afrique au centre de l’éthique et de l’esthétique de ces textes.

Son exposé sur René Depestre m’a donné l’envie de découvrir deux de ses recueils de nouvelles.

extrait cours yanick lahens college de france

 

Le 20 Juin prochain, il y aura le colloque. N’hésitez pas à y aller si vous pouvez ou à écouter les rediffusions.

 

GM signature

 

 

 

 

 

Publié dans Arrêt sur une oeuvre

Vert Cru de Touhfat Mouhtare

Un été qui démarre comme tant d’autres. Un vol qui ne se passe pas comme prévu. Une tragédie qui laisse une population et de nombreuses vies bouleversées, dont celle de Rhen, orpheline d’un père adoptif et désormais orpheline de ses origines. Un accident qui la force à faire face à ces questions qu’elle n’osait pas poser, qu’elle enfouissait chaque jour un peu plus en espérant secrètement n’avoir jamais à les poser. De retour sur ces terres qui l’ont vu naître, elle va devoir affronter toutes ces vies qui, au-delà de son existence, ont été profondément marquées par celle de sa mère…

Un résumé en apparence banal. Il sera question de famille, d’origine, de retour aux sources. Je prends un ticket. Dans mon cœur s’agite l’excitation des friands de destination inconnue.

Je découvre Rhen et le contact s’établit très vite. Notre héroïne est sourde-muette, annonce l’originalité.

Avec Rhen, je débarque aux Comores.  Son histoire (j’ignorais par exemple le conflit entre comoriens et malgaches), sa gastronomie, ses us et coutumes sont décrits avec poésie. Je découvre une société esclavagiste, traditionnelle où ceux qui ont la peau foncée ne sont pas adulés. Je découvre également la condition féminine aux Comores.

Dans cette société traditionnelle clanique,  le mariage n’est pas qu’une affaire de couple, c’est une affaire familiale. Des mariages se font à l’intérieur d’une même ethnie pour qu’elles ne s’éteignent pas.

Des femmes qu’on force à devenir épouse, qui n’existent pas pour elles-mêmes mais pour leurs maris, enfants, familles.

Déjà femme, mais ne s’appartenant pas en propre, la femme était la propriété de trois hommes : son père, son frère et son oncle maternel

 

Les abus physiques et moraux qu’elles subissent sont exposés, décriés.

Vert Cru conte plusieurs vies de femmes  : Urango, Sikidju, Ma Umuru, Majdouline, Belle, Arafa, Dalida, Faïrûz.

Des vies d’hommes également : maître Habib Mhudîn, Aziz, Shabane, Kazana.

On est un peu perdu avec la multiplicité des personnages, les références à la culture comorienne, on n’arrive pas à situer l’histoire dans le temps à certains moments du récit, il y a quelques points d’incompréhension notamment sur la première fille de Sikidju mais ce roman offre un bon moment de lecture. Il regorge de surprises.

J’ai beaucoup apprécié la reconstitution des liens qui unissent les différents personnages. Le fantastique intervient dans ce roman et il n’est pas déplaisant. Le mysticisme, l’islam et l’animisme se côtoient.

Vert Cru est un roman intéressant car il évoque les amours contrariés, aborde des questions féministes, questions de foi, de communautarisme, d’ouverture à l’autre. Il souligne l’importance du dosage dans nos sociétés traditionnelles.

Il est surtout un plaidoyer pour l’affranchissement de la sujétion.

Un amour interdit Alyssa Cole

[…] que mon intelligence ne servira que mon pays et les générations à venir dans mon pays, car nous sommes tellement à plaindre, tellement pauvres, car il y a tant à faire ici. Il y a tant à faire que rêver d’ailleurs c’est faire acte de trahison. Tu comprends ? Ici, toute envie d’évasion est une trahison. Il faut servir son pays, il faut servir la cause nationale. Nous sommes le peuple le plus patriote d’Afrique.

 

[…] en marchant sur l’esplanade de la Défense, ce soir-là, en direction de la bouche de métro, elle fulminait contre l’esprit communautaire qui s’emparait des gens dès qu’ils s’exilaient de leur pays d’origine, incapables de se mêler à l’Autre. Les Turcs se rapprochaient des quartiers où vivaient les Turcs, les Comoriens des quartiers où vivaient les Comoriens, et les Chinois alignaient leurs commerces là où le vent semblait le plus favorable.

 

Quand on veut créer son paradis, on le cultive petit à petit, et il finit par émerger du sol. 

 

L’âme qui nous complète n’est pas toujours faite pour nous épouser. Elle peut être une amie, un frère, une sœur, ou un époux.

 

Pour acheter le roman, cliquez ICI

 

fleur v1