Publié dans Arrêt sur une oeuvre

Hadja Binta – Badiadji Horrétowdo

Lorsque la vie de la princesse Binta bascule à Garoua, dans le Nord-Cameroun, Hadja Binta l’ignorait sans doute,« La Halmata holding n’a jamais eu la délicatesse de remettre à l’eau une baleine échouée sur sa plage »!

Badiadji Horrétowdo signe un nouveau roman, plein d’audace et de sensibilité, qui explore l’univers peu connu d’une prostitution qui s’ignore dans le microcosme de la communauté du Sahel à Douala.

l'Afrique écrit

La bêtise a ceci de terrible qu’elle peut ressembler à la plus profonde sagesse. Valery Larbaud

J’aime ces citations de début de roman qui donnent envie de s’aventurer dans les prochaines pages.

Hadja Halmata est le 1er personnage que l’on rencontre. Une musulmane pieuse qui est à la tête d’une … maison close.

Hadja Halmata prend soin de ses protégées, celles qui sont à la source de son entreprise florissante. Elle leur donne astuces, potions pour attirer vers elles les hommes de leurs vies.  Ce rêve que ces jeunes filles miroitent a été le sien il y a des années. 

Le lecteur découvre sa vie de femme, d’épouse 

Elle se souvenait : j’étais une épouse, si l’on veut ! Mais je me voyais surtout en domestique ; une domestique sur qui l’employeur passait ses nerfs, qu’il battait et tapait, violentait et violait, quand cela lui chantait ! Au prix d’un indicible chagrin, elle devait garder le silence, accepter stoïquement la condition qui était la sienne, synonyme d’une femme bien éduquée, digne et exemplaire, une femme authentique ! Un modèle dans le genre. Mais il est des douleurs qui ont des limites ! admettait-elle.
Le chemin du Paradis ne devrait pas être synonyme de l’enfer ! Nul ne mérite la souffrance ! Aucune femme ne naît à dessein de souffrir !

Et pourtant ici, une femme qui dit « non » à son époux n’est qu’une rebelle. C’est l’homme qui règne dans le foyer conjugal, c’est tout naturellement lui qui dicte la mesure, c’est lui qui répudie aussi !
Sa vie dans le Septentrion voguait entre mariages et divorces qui lui valurent au demeurant le titre honni de rebelle ! Celle que l’on ne devrait plus épouser, puisque de toute façon, elle s’enfuirait au premier prétexte, disait-on.

Hadja Halmata quitte le Nord pour le Sud. A défaut d’amour, elle se concentre sur les affaires. Un restaurant où l’alcool n’est point servi puis la maison close où atterrit Hadja Binta. 

Adolescente, elle fut mariée à 14 ans à un homme de seize ans son aîné, l’un des employés de son père, un richissime homme d’affaires.

Le mariage d’amour, nous n’en connaissons pas et d’ailleurs, que peut-il signifier pour une fille mariée à un âge où elle vient à peine de vivre ses premières menstruations, si ce n’est que l’homme avec lequel elle est amenée à partager sa vie est simplement son amour ?

Hadja Binta a vécu dans l’opulence jusqu’à la déchéance de son père. Une déchéance qui signifie le début des violences conjugales pour Hadja Binta.

Comme Hadja Halmata, elle a quitté le Nord pour le Sud.

Comme les jeunes femmes qui composent le harem de Hadja Halmata, elle rêve d’un mariage digne de son statut qui lui permettra surtout de retrouver les lumières. Mais ce rêve est-il réalisable dans ce réseau de prostitution déguisée ? 

Hadja Binta est une lecture intéressante et révoltante sur le mariage précoce, la condition des femmes au Sahel où elles sont objet, propriété de l’Homme qu’il soit père ou mari.

Pour nous autres femmes, le chemin qui mène au mariage est bien sûr à prendre très au sérieux, c’est notre héritage, et notre destinée de femme. Sans le mariage nous ne valons rien ou pas grand-chose. C’est le mariage qui donne sens et raison d’être à la vie de nos jeunes femmes. N’est-ce pas, ma fille ?

Le narrateur parle sans ambages de l’hypocrisie humaine qui se sert du nom de Dieu comme d’un voile pour cacher ses vilenies. Il expose l’hypocrisie des croyants musulmans qui interprètent les textes sacrés à leur guise, s’adonnent à la fornication mais jugent le musulman qui boit. 

Il dresse le portrait d’une élite qui préfère donner du poisson plutôt qu’apprendre à pêcher au démuni afin de continuer à bénéficier des louanges. 

Hadja Binta offre une écriture fluide au lecteur, un langage courant agrémenté du camfranglais. 

Ce fut une sympathique découverte pour moi.

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Éditeur : Proximité

Date de publication : Mars 2019

Nombre de pages : 268

Disponible aux formats papier et numérique 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

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