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Au petit bonheur la brousse – Nétonon Noël Ndjékéry

A la croisée des idiomes et des accents, entre la Suisse et son idéal de blancheur et d’ordre, et le Tchad marqué par l’arbitraire d’une histoire postcoloniale « mal apprivoisée », Nétonon Noël Ndjékéry narre les aventures de Bendiman, un enfant tchadien ayant grandi à Genève et s’étant nourri des mythologies des bons petits Helvètes : Guillaume Tell, la Mère-Patrie, la Croix-Rouge, etc. Un soir, son père est rappelé au Tchad avec toute la famille. A l’aéroport de N’Djaména, une voiture noire emporte ses parents. Recueilli par un oncle, il mène son enquête pour découvrir que son père et sa mère sont enfermés pour « Raison d’Etat »
Commence alors pour Bendiman une quête pour faire sortir ses parents de prison dans un pays qu’il ne connaît finalement pas, en guerre civile, tourneboulé par un afflux massif de pétrodollars, où le droit n’a jamais vraiment quitté les livres pour entrer dans la vie quotidienne des gens
Ndjékéry livre un récit picaresque, plein de saveur entre les helvétismes et l’oralité des griots. A mi-chemin entre le conte et le récit d’initiation, Bendiman est le héros malgré lui d’une chevauchée entre les langues et les imaginaires moraux.

l'Afrique écrit

Liliane Kanda et Zakaria Solal ont été pupilles de la Nation tchadienne. Ils ont bénéficié des largesses du Parti. Zakaria a d’ailleurs été nommé chef comptable à l’ambassade du Tchad en Suisse. Leur fils, Bendiman Solal, y naît et vit une enfance heureuse. L’Afrique, il la connaît de manière superficielle. Il l’imagine de façon exotique à travers la savane, les animaux de la jungle. Sa manière occidentale d’appréhender l’Afrique m’a légèrement gênée.

Bendiman va être confronté au dilemme de ses racines. Est-il Suisse ou Tchadien ?

Tu ne peux te réclamer d’une terre qu’une fois que tu lui as rendu ce qu’elle t’a donné à boire et à manger 

Cette phrase énoncée par un compatriote le mine malgré les mots rassurants de sa mère

Tu n’es pas tenu de choisir entre tes appartenances. 

Ce roman pose la question de l’identité, la double culture. Peut-on être la somme de plusieurs identités ? Comment additionner les cultures ? Doit-on être redevable à notre pays d’origine ou à celui qui nous a vus grandir ? 

Adolescent, Bendiman se rend au Tchad avec ses parents. Au sortir de l’aéroport, Bendiman est séparé d’eux. Ses parents ont été arrêtés pour raison d’Etat !

Commence la descente aux enfers de Bendiman. Eloigné de ses répères, projeté dans un pays à l’opposé de son environnement familier, Bendiman peu tchadien et beaucoup suisse va devoir user de tous les moyens que lui permet son âge pour retrouver ses parents. 

Bendiman tout au long de sa quête va rencontrer des personnages pittoresques notamment M’sieur Polycarpe, l’instituteur et son chapeau que chaque élève doit remplir chaque matin parce que « Toute peine mérite salaire »

Au petit bonheur la brousse nous plonge dans une république bananière. Bienvenue au Tchad où le président se soucie plus de ceux qui menacent sa longévité au pouvoir que des besoins de la population. On découvre un peu le processus de recrutement des rebelles. On ressent l’impuissance du peuple. J’ai eu beaucoup de peine pour Ben et sa famille.

Ce roman picaresque qui suscite l’intérêt de par les thèmes évoqués est très dense, tant au niveau de la forme que du fond. Le récit contient en effet diverses références historiques, géographiques, anthropologiques, sociétales qui constituent un lot d’informations à assimiler. Si les chapitres au nombre de 31 sont plutôt courts, les phrases de l’auteur sont très longues et le vocabulaire très littéraire. L’auteur étale son savoir. Le langage est très imagé. Parfois, les tournures de phrase sont agréables à lire, parfois lourdes à digérer. 

Malgré quelques petits bémols (j’ai par moment éprouvé de la lassitude en raison des temps morts dans les péripéties) Au petit bonheur la brousse réussit à offrir un sympathique moment de lecture.

Christmas

Éditeur : Hélice Hélas

Date de publication : Mars 2019

Nombre de pages : 376

Disponible aux formats broché, poche et numérique 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

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Au bord de la rivière Cane – Lalita Tademy

 
A travers quatre générations de femmes noires américaines, cette émouvante saga familiale, riche en rebondissements, raconte la fin de l’esclavage.
En 1837, Suzette est esclave chez de riches planteurs français installés en Louisiane. Ici, les blancs ne brutalisent pas les Noirs, ils les considèrent simplement comme des outils domestiques. Séduite et engrossée par Eugène Daurat, un bellâtre bordelais, elle va donner naissance à Philomène. L’émancipation est en route. Philomène sait se rendre indispensable et, à la mort de ses maîtres, toute la plantation repose sur ses épaules.
Peu à peu, grâce à sa liaison avec Narcisse Fredieu, un fermier blanc fort épris d’elle, elle va mener combat afin d’obtenir de meilleures conditions de vie pour elle et ses enfants. Ce roman épique, inspiré d’une histoire vraie – celle de l’auteur -, s’appuie sur l’extraordinaire force de vie et la soif de progrès de ces femmes qui utilisent les seules armes dont elles disposent : patience, endurance, ruse et séduction pour trouver la force nécessaire à élever seules leur nombreuse progéniture, et à vivre les heures les plus sombres dans la promesse et l’espoir de la liberté.
l'Afrique écrit

Une saga familiale évoquant des femmes qui ne sont pas des personnages de papier, des femmes qui ont réellement existé. Des femmes fortes… 

L’histoire débute dans les années 1850.  

Suzette est la première femme de la lignée ancestrale à être présentée. Née en 1825, nègre de maison, elle va être violée à répétition par Eugène Daurat

À la fin de chacune de leurs relations, il lui disait : Merci, ma chère.
Suzette essayait de deviner ce que l’homme-poupée voulait dire par là. S’il s’agissait d’un véritable remerciement, avait-elle la possibilité, quand il voulait la rencontrer, d’obéir ou non à ses instructions ? Était-elle autorisée à dire tout haut qu’elle n’avait pas envie de s’allonger en cachette pendant qu’il fouraillait et parfois lui faisait mal ? 

Elle n’avait pas la possibilité de lui résister. C’était un adulte, un homme blanc et un ami des Derbanne. Elle ne pouvait pas se confesser à sa mère.

Ce viol subi par Suzette n’est pas inédit. Sa mère l’a aussi subi….

De ces viols vont naître des enfants métis. Si ce métissage n’a pas été recherché par Suzette, sa fille, Philomène va le désirer en vue d’assurer un meilleur avenir pour sa descendance. Philomène est convaincue qu’une peau claire servira à ses enfants. Elle leur donnera accès à une ascension sociale, à plus de liberté. 

Philomène utilisera le désir de l’homme blanc pour blanchir le sang de sa lignée et avoir des droits…. Ruse et séduction vont être ses armes pour atteindre ses objectifs. 

— Sois pas téméraire au point d’imaginer que tu peux gagner le cœur de Narcisse Fredieu, répondit Elisabeth.
— Qu’est-ce que j’ferais du cœur d’un homme blanc ? répliqua Philomène d’un ton tranchant. J’veux sa tête, son esprit. J’suis pas sans ressource, Mémère. Moi aussi, j’peux épier les gens, regarder dans leur âme. Il veut que j’le connaisse, mais il me connaîtra jamais. 

Elle fit lever les bras à Eugène pour lui enlever sa chemise sale.
— T’as des idées préconçues sur la couleur, exactement comme Suzette, dit-elle à Philomène.
— Une peau claire, ça leur servira.
Philomène regarda ses enfants. Leurs cheveux cuivrés étaient raides et ils avaient des traits de type européen et non africain.
— Tous les deux, on croirait des Blancs.
— Ce genre d’idée, grommela Elisabeth, ça vous brise une famille.

La logique de Philomène va s’ancrer dans la famille et se transmettre de génération en génération.

La logique familiale le poussait à épouser une femme aux caractéristiques précises : une peau blanche, des yeux clairs, des cheveux raides, une éducation catholique. Et féconde, pour que la génération à venir augment encore la distance entre eux et les nègres, et se rapproche des Blancs. Il était même envisageable qu’il épouse une Blanche, comme son oncle Nick l’encourageait à le faire.
Des générations avaient été sacrifiées au nom de l’apparence. Cette pensée remplissait T.O.

La seule chose qui lui restait à faire était de purifier le sang de ses propres enfants. Combien de fois sa mère ne lui avait-elle pas dit que le sang était tout ? Bien évidemment, elle parlait du sang blanc. 

J’ai apprécié, le refus de T.O, descendant de Philomène, de faire perdurer cette coutume familiale et d’épouser une noire. 

Au bord de la rivière cane montre un aperçu d’une époque importante de l’histoire afro-américaine. Fin de l’esclavage, instauration de la ségrégation raciale et des relations interraciales perçues comme un crime. 

— Nicolas, il a toujours été gentil avec moi, dit-elle d’un ton collet monté.
— Y a gentil et gentil. Gentil par simple obligeance et gentil sur quoi bâtir une partie de sa vie. Même si Nicolas, il avait du goût pour toi, sa famille, elle le tolérerait pas.

Ce roman dépeint le colorisme, le rejet de la couleur de peau noire parce qu’elle renvoie à l’esclavage, à la souffrance, au plafond de verre…

Au bord de la rivière cane est un roman émouvant, entraînant. Les personnages bien construits ont du caractère à l’instar de Philomène lucide, déterminée, très pragmatique. Le style fluide de l’auteur permet de traverser la rivière de papier de 496 pages sans frôler l’ennui.

Christmas

Éditeur : Charleston

Année de publication :  2019

Nombre de pages : 496

Disponible aux formats papier et numérique 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

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Kintu – Jennifer Nansubuga Makumbi

kintu

Les malédictions ont la vie dure. Depuis que Kintu, gouverneur d’une lointaine province du royaume du Buganda, a tué accidentellement son fils adoptif d’une malheureuse gifle, en 1750, un sort est lancé sur tous ses descendants, les vouant à la folie, à la mort violente, au suicide.

Et en effet, trois siècles plus tard, les descendants de Kintu semblent abonnés au tragique : Suubi harcelée par sa sœur jumelle qu’elle n’a jamais connue, Kanani, le « réveillé » évangéliste, fanatique mais lubrique, Isaac Newton, torturé par l’idée d’avoir transmis le sida à sa femme et à son fils. Et enfin, Miisi, le patriarche, l’intellectuel éduqué à l’étranger, harcelé par des visions et des rêves où s’invitent l’enfance, les esprits, l’histoire du clan et de la nation toute entière.

Un par un, ils sont appelés par les anciens du clan, dans une forêt aux confins de l’Ouganda, dans une ultime tentative de conjurer le sort.

l'Afrique écrit

Un prologue et six longs chapitres forment la charpente du livre.

Le prologue nous installe à Bwaise, le 5 janvier 2004 et annonce Kamu Kintu. Le lecteur n’a pas le temps de faire amplement connaissance avec Kamu qu’il faut déjà le quitter. Kamu a subi la violence de la justice populaire….

Voyage vers le passé, dans les années 1750 au Buganda. On découvre Kintu Kidda, l’ancêtre et les origines de la malédiction. 

Ses descendants (Suubi, Kanani, Isaac Newton, Miisi) dans les années 2000 exposent leurs souffrances vécues dans l’enfance et en tant qu’adulte. Ils subissent fortement le poids de la malédiction. 

J’ai trouvé certains récits très intéressants comme ceux de l’ancêtre Kintu Kidda et Kanani mais ceux de Suubi, Isaac Newton m’ont légèrement ennuyée. 

Certains personnages secondaires attrayants comme celui de Kusi, la générale, auraient mérité un développement.

Kintu est une fresque qui couvre trois époques. J’ai découvert de manière brève le Buganda avant la colonisation britannique, l’Ouganda dans les soleils des indépendances (clin d’œil à l’oeuvre d’Ahmadou Kourouma) et la guerre ougando-tanzanienne. L’auteure ne s’appesantit pas sur le contexte politique. Elle attise la curiosité du lecteur. 

La spiritualité est le thème central de cette saga familiale. Deux formes de spiritualité sont opposées l’une à l’autre : la spiritualité ancestrale avec ses rites et traditions et la spiritualité chrétienne, celle qui a été apportée par le colon. La majorité des personnages revendique une spiritualité africaine, un retour aux sources.

L’auteure aborde d’autres sujets comme l’extrémisme religieux, le tribalisme, l’inceste, la virilité telle que perçue par la société, l’homosexualité. Le point de vue ougandais selon lequel l’homosexualité n’est pas une exportation occidentale aurait pu être davantage développé.

Kintu est un livre intéressant pour qui désire avoir un aperçu de l’histoire politique de l’Ouganda et ses coutumes. 

Kintu est un livre percutant pour qui s’intéresse vivement aux effets de la colonisation, à la place de la spiritualité africaine dans le monde contemporain.  

– Tu vois, commença Misirayimu, c’est exactement ce qui se passe quand une société est paralysée par le concept d’un Dieu tout-puissant. Qu’est-ce qui peut empêcher ses chefs de prendre exemple sur Lui ? Peut-on critiquer son propre Dieu ? Peut-on Lui demander des comptes ? Les croyants ont tendance à singer leur divinité mais de façon pervertie.

J’ai beaucoup apprécié cet article de Miisi 

Contrairement au reste de l’Afrique, le Buganda se laissa attirer sur la table d’opération par des flatteries et des promesses. Le protectorat était la chirurgie plastique censée conduire plus rapidement le corps africain léthargique à la maturité. Mais une fois son patient sous chloroforme, le chirurgien fut libre de faire ce qui lui chantait. D’abord, il sectionna les bras et les jambes puis mit les membres noirs dans un sac-poubelle avant de les jeter. Il prit ensuite des membres européens et entreprit de les greffer sur le torse noir.

Quand l’Africain se réveilla, l’Européen s’était installé chez lui. Bien que l’Africain ait été trop faible pour se lever, il dit tout de même à l’Européen : “Je n’aime pas ce que tu es en train de faire, mon ami. Sors de chez moi, s’il te plaît.” Mais l’Européen répondit : “J’essaie seulement de t’aider, mon frère. Tu es encore trop faible et trop groggy pour t’occuper de ta maison. Je vais m’en occuper en attendant. Quand tu seras complètement rétabli, je te promets que tu travailleras et que tu courras deux fois plus vite que moi.” Mais le corps africain rejeta les membres européens. L’Afrique dit qu’ils sont incompatibles. Les chirurgiens disent que l’Afrique est sortie de l’hôpital trop tôt et que c’est pour cela qu’il y a une hémorragie. Il lui faut une intraveineuse beaucoup plus régulière de sang et d’eau. L’Afrique dit que le sang et l’eau sont trop chers. Les chirurgiens disent : “Mais non, nous avons fait la même chose avec l’Inde, et regarde comme elle court vite.”
Quand l’Afrique se regarda dans le miroir, elle se trouva hideuse. Elle regarda dans les yeux des autres pour voir comment ils la voyaient : il y avait de la révulsion. Cela donna à l’Afrique la permission de s’automutiler et de se haïr. Parfois, quand le monde a le dos tourné, les chirurgiens remuent le couteau dans les plaies de l’Afrique.
Quand elle tombe, les chirurgiens disent : “Vous voyez, on vous avait dit qu’ils n’étaient pas prêts.” Nous ne pouvons pas retourner sur la table d’opération pour réclamer les membres africains. L’Afrique doit apprendre à marcher sur des jambes européennes et à travailler avec des bras européens. Avec le temps, les enfants naîtront avec des corps évolués et avec le temps, l’Afrique évoluera en fonction de sa nature d’ekisode et prendra sa forme la meilleure. Mais celle-ci ne sera ni africaine ni européenne. Alors la douleur s’estompera.

La structure du récit est complexe, il y a de fréquents aller-retour entre le passé et le présent des descendants de Kintu Kidda. Le niveau de langue est accessible et je parle bien entendu de la traduction française mais certains termes en luganda ne sont malheureusement pas traduits. 

 

Christmas

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

Éditeur : Métailié

Date de publication : Août 2019

Nombre de pages : 480

Disponible aux formats papier et numérique 

fleur v1

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Le chant des revenants – Jesmyn Ward

À treize ans, Jojo essaie de comprendre : ça veut dire quoi, être un homme ? Non pas qu’il manque de figures masculines, avec en premier chef son grand-père noir, Pop. Mais il y a les autres, plus durs à cerner : son père blanc, Michael, actuellement en détention ; son autre grand-père, Big Joseph, qui l’ignore ; et les souvenirs de Given, son oncle, mort alors qu’il n’était qu’un adolescent.
Et Jojo a aussi du mal à cerner sa mère, Leonie, une femme fragile, en butte avec elle-même et avec les autres pour être la Noire qui a eu des enfants d’un Blanc. Leonie qui aimerait être une meilleure mère, mais qui a du mal à mettre les besoins de Jojo et de la petite Kayla au-dessus des siens, notamment quand il s’agit de trouver sa dose de crack. Leonie qui cherche dans la drogue les souvenirs de son frère. À l’annonce de la sortie de prison de Michael, Leonie embarque ses enfants et une copine dans la voiture, en route pour le pénitencier d’état. Là, dans ce lieu de perdition, il y a le fantôme d’un prisonnier, un garçon de treize ans qui transporte avec lui toute la sale histoire du Sud, et qui a beaucoup à apprendre à Jojo sur les pères, les fils, sur l’héritage, sur la violence, sur l’amour…

l'Afrique écrit

Je me suis demandé par quel bout commencer ma chronique. 

Par le racisme systémique, cette femme accro à la drogue et manquant d‘instinct maternel, ces âmes errantes parties de manière violente ou cet adolescent qui sert de père et de mère à sa petite sœur ?

Le chant des revenants est un roman polyphonique. Trois narrateurs prennent la parole : Leonie, Jojo et  Richie.

Commençons par Leonie. Une jeune femme afro-américaine en couple avec Michael. Un jeune homme blanc qui sort de prison au début du récit. La raison de sa présence en prison ? On l’ignore.

Leonie ne semble vivre que pour son Michael, ses enfants, elle s’en occupe par intermittence. L’instinct maternel n’est pas inné et cette assertion se confirme avec Léonie. Son addiction à la drogue m’a complètement détachée de son personnage. 

Leonie a un don. Elle est capable de voir les morts en particulier son frère, Given. Given a perdu la vie de façon débile. Son meurtrier n’avait pas digéré de perdre un pari.

Il a buté le nègre. Cette sale tête de con a buté le nègre parce qu’il a perdu un pari. 

La mort de Given a été classé en accident de chasse. Aurait-il eu le même nom si c’était Given le meutrier ?

La couleur de peau n’est pas insignifiante aux USA. Elle définit les relations, les traitements.

Mais on était chez elle, je restais noire et elle blanche, et si quelqu’un nous entendait nous engueuler et décidait d’appeler les flics, c’est moi qui irais en taule. Pas elle. Pas de meilleure amie qui tienne. 

Quand ils te regardent, ils voient une différence, fils. C’est pas ce que tu vois qui compte. C’est ce qu’eux ils voient. 

Bienvenue aux USA où le racisme systémique est malheureusement un héritage transmis de père en fils/fille. Leonie subit la haine du père de Michael.  Cet homme désapprouve avec violence la relation de son fils avec une noire. 

Parlons de Jojo. Ce jeune garçon très touchant. Ce pré-adolescent qui doit jouer le rôle de mère pour sa petite sœur. Jojo a le don de sa mère. Jojo est capable de voir Richie, ce jeune garçon mort de façon violente en prison. Un enfant qui a connu les pires sévices. Un enfant qui n’a jamais connu la douceur de l’enfance. 

Sing, unburied, sing…

Le titre du roman en anglais comme en français est bien trouvé car des fantômes errent et traversent le récit. Des âmes tourmentées qui n’arrivent pas à trouver le repos. Des âmes qui chantent leur douleur. Des fantômes qui racontent les violences dont ils ont été victimes et qui n’ont pas obtenu justice.

Une liste de revenants à laquelle on pourrait ajouter tous ces afro-américains qui ont été abattus lâchement. Je pense à Breonna Taylor, Ahmaud Arbery….

Sing, unburied, sing…

Le chant des revenants est un roman sombre. C’est l’histoire d’une famille afro-américaine qui n’a pas été épargnée par les épreuves. C’est l’histoire de l’Amérique structurellement raciste. 

Le style de narration est fluide même si j’ai été perturbée au début par l’aspect fantastique du récit. L’atmosphère du roman m’a fait penser aux romans de Toni Morrison mais on est loin du grand art de Toni. 

Christmas

Éditeur : Belfond

Date de publication :  2019

Nombre de pages : 272

Disponible en grand format, poche et numérique 

Récompensé par le National Book Award en 2017

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

fleur v1

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Lecture commune Signé Poète X – Elizabeth Acevedo

A Harlem, dans un monde qui ne veut pas l’entendre, Xiomara, 15 ans, refuse de rester silencieuse.

Laisser parler ses poings ou écrire, écrire, encore écrire, slamer et enfin trouver sa voix.

Un texte révolté et bouleversant ; un roman en vers magnifiquement traduit qui croit au pouvoir de la littérature ; un livre qui donne à lire un monde où chaque voix peut être entendue et où les mots changent la vie.

 

l'Afrique écrit

J’ai lu ce livre en lecture commune avec Audrey du blog Light and Smell. Nous avons échangé quotidiennement pendant 5 jours nos impressions de lecture. Une expérience enrichissante. Pour lire son avis, cliquez ICI

Je n’en ai pas l’habitude mais je débuterai ma note de lecture par la couverture qui est magnifique. Une couverture artistique, contraste de couleurs mettant en exergue les mots. C’est un bel livre-objet. 

 

Entrons dans l’histoire qui débute au 24 mai. De quelle année ? Rien n’est spécifié mais il semble que l’époque soit contemporaine. 

Première agréable surprise : découverte des strophes, des rimes. Un roman en vers. Original et déconcertant à la fois.

Récit singulier, la narratrice nous embarque dans un beau voyage poétique, elle se raconte comme on lit un poème.

Xiomara, adolescente de 15 ans, nous livre un aperçu de son quartier, ces regards adressés aux filles qui s’habillent trop court, à son corps avec des formes.

Les rapports de notre narratrice avec sa mère sont tendus.

Et cette femme-là, qui me fait si peur,
cette femme à la fois mère et monstre,

 

La mère lui interdit d’avoir tout rapport avec les garçons, l’oblige à être assidue à l’Eglise. Xiomara trouve que sa mère est enfermée dans l’Eglise, elle, elle aimerait pouvoir ne pas porter le poids de l’Eglise, de la dévotion. 

Elle a des doutes sur la Bible, le christianisme, elle ne se retrouve pas dans les femmes de la Bible. 

C’est comme si en prenant de l’âge
              je m’étais aperçue
                                    que l’Église
traite les filles différemment.

 

J’ai été très agacée par le comportement de la mère. Je suis pour qu’on encadre l’adolescent, qu’on lui fixe des limites, qu’on l’oriente mais pas pour qu’on l’enferme dans un schéma de pensée, une vie qu’on aurait voulu vivre.  

Xiomara aimerait qu’on arrête de décider pour elle, elle aimerait pouvoir faire ses propres expériences surtout en ce qui concerne les garçons. Son histoire avec Aman est tendre. Je n’ai pas compris son silence face à une scène d’attouchements au lycée mais j’ai apprécié sa sagesse en ce qui concerne les relations sexuelles. Il n’obéit pas à son désir, sait écouter sa partenaire et n’interprète pas à sa guise ses NON. 

Xiomara est une rebelle, elle se défend avec ses poings, va apprendre à se défendre avec des mots grâce à sa prof d’anglais et le club de poésie. 

 

Dans ce roman singulier, les personnages tant principaux que secondaires apportent de la valeur de l’histoire.

Je me suis retrouvée en Caridad, l’amie de Xiomara. C’est mon personnage coup de cœur pour sa douceur, sa tolérance. 

Un autre personnage secondaire m’a également touchée. Le prêtre Sean. Pour une fois, que l’image d’un prêtre ne renvoie pas à des abus sexuels, que ce dernier assume avec brio son rôle de pasteur, je n’ai pas boudé mon plaisir.

Ce roman Young Adult est plaisant à lire. Il est fluide, évoque des sujets d’actualité tels que l’éducation de la jeune fille différente de celle du jeune garçon, les métiers sexués…

Il me sourit, hausse les épaules. « Je suis venu beaucoup,
pour m’entraîner. Mon père a jamais voulu me payer des cours.
Il dit que c’est un truc de meuf. »
Il a un sourire triste. Et je pense à tout ce qu’on pourrait être
si on nous disait pas que nos corps sont pas faits pour.

…mais j’aurais voulu qu’ils soient plus développés notamment celui de l’homosexualité.

 

Christmas

 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

 

Éditeur : Nathan

Date de publication :  2019

Nombre de pages : 384

Disponible aux formats papier et numérique 

 

fleur v1

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Les jours viennent et passent – Hemley Boum

Au soir de sa vie, Anna se remémore son existence mouvementée dans un Cameroun en pleine mutation. À ses côtés, sa fille unique, Abi, qui a choisi de vivre en France, tente de dénouer ses propres conflits, d’accorder vie amoureuse et responsabilités familiales. Une toute jeune femme, Tina, rescapée des camps de Boko Haram, mêlera sa voix et sa destinée aux leurs. À travers ces trois générations de femmes, Hemley Boum embrasse, en un même élan romanesque, à la fois l’histoire contemporaine du Cameroun et l’éternelle histoire du cœur humain.

 

 

l'Afrique écrit

 

La mère…

Anna est en fin de vie et se souvient. Elle nous mène sur les pas de son enfance. Elle qui n’a pas connu sa mère, a été élevée par Awaya, la paysanne veuve de plusieurs maris qui a elle-même élevé la mère d’Anna.

Anna se souvient de son accession au savoir, son temps de servitude chez les bonnes sœurs, sa rencontre avec le père d’Abi, son mariage, sa difficulté à s’intégrer dans sa belle-famille Bamiléké. 

La fille…

Abi évoque sa vie familiale, sa liaison adultérine qui a causé l’effondrement de sa cellule familiale, les conséquences dans la vie de son fils Max. 

 

La petite-fille….

Tina a le même âge que Max, il est d’ailleurs un proche ami. Elle intervient dans la 2e partie du livre. Une jeune fille dans la légèreté de l’adolescence qui se retrouve embrigadée dans un camp de Boko Haram. 

 

Les jours viennent et passent évoque plusieurs thèmes d’actualité : Boko Haram et les méthodes de recrutement de ces terroristes au Cameroun, l’exode du Nord vers le Sud du pays, la faiblesse du dispositif de lutte contre l’embrigadement des jeunes. L’Etat qui ne joue pas grand rôle, la corruption et cupidité des hommes politiques. 

Leur jihad est la caution morale d’escroqueries, de viols et de meurtres à grande échelle. 

 

Dans notre pays, la bureaucratie, les contrôles judiciaires, la loi, tout ce qui protège l’individu et permet l’éclosion d’une citoyenneté était dévoyé, distordu, même nos frontières étaient poreuses. 

 

Rien n’était mis en place : aucune communication, aucun plan d’action pour prévenir les familles, leur indiquer des relais d’entraide, fournir des outils pour combattre l’embrigadement, tous les embrigadements, qu’il s’agisse du désir d’Europe, via les pays du Maghreb – avec des passeurs ouvertement racistes, négriers des temps modernes –, ou de l’appel au jihad,

 

Les hommes faits envoient des jeunes gens à la guerre, c’est ainsi partout et de tout temps. Les vieux créent les conditions des conflits, nourrissent les hostilités, prétendent défendre des questions essentielles : le bien contre le mal, quand ils ne font que s’arc-bouter sur leurs privilèges en convoitant les richesses des autres. Ils ourdissent des stratégies délétères, puis lancent leurs enfants à l’assaut de l’ennemi.

 

 

Les jours viennent et passent parle de vies de femmes, leurs intimités, leurs challenges quotidiens : la gestion de la belle-famille, la polygamie, la rupture des liens maritaux.

La prison d’une femme ça peut être aussi la maison de son mari ou de son père.

 

Le corps d’une femme est bien plus exigeant que son cœur, l’ai-je déjà dit ? Il n’a qu’une vie et jamais ne l’oublie. Il thésaurise les traces de coups comme le souvenir des baisers, les blessures que l’on s’inflige et celles que la vie nous porte. Il ne guérit pas, ne se renouvelle pas, avance au pas de charge, seuls comptent le passé et le présent, l’avenir ne le concerne pas. Alors il ne peut se permettre aucune hypocrisie, le corps : il se rit de nos subterfuges, balaie d’un revers de la main nos atermoiements, les petits arrangements que l’on fait avec soi-même, il n’écoute pas les excuses et sanctionne
sans appel les impostures que le cœur tolère. 

 

Les jours viennent et passent décrit cette société où l’erreur de l’homme est acceptée, celle de la femme condamnée. 

J’ai découvert via ce roman la culture et le mode de vie des bamiléké, la profondeur de leur attachement aux valeurs ancestrales.

 

Le roman émet une réflexion sur la littérature africaine qui pourrait susciter de vifs débats. 

Je me suis longtemps tenue à l’écart de la littérature africaine, j’y lisais une injonction qui ne me convenait pas. Les auteurs étrangers parlaient à une « moi » intime, eux convoquaient la couleur de ma peau, ainsi qu’une histoire qui me blessait et m’humiliait. J’étais une femme sensible, en proie aux remous de la vie, pas un concept, un combat perdu, un territoire à conquérir, une authenticité à redéfinir. Mon identité ne faisait aucun doute à mes yeux, ou si doute il y avait, leur imaginaire peinait à en restituer la complexité.

 

Ce roman polyphonique à la tonalité lyrique se lit aisément. Il a ses moments de rire et ses moments de peine. Sympathique lecture mais je n’ai pas retrouvé la puissance d’écriture singulière d’Hemley Boum. 

 

 

Christmas

 

Éditeur : Gallimard

Collection : Blanche

Date de publication :  2019

Nombre de pages : 368

Disponible aux formats papier et numérique 

 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

fleur v1

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Ah Sissi, il faut souffrir pour être française ! – Jo Güstin

« Être française à plein temps quand on n’est pas blanche est une gageure exigeante : lundi, il faut râler parce que, quand même, c’est lundi ; mardi, il faut être la personnalité préférée des Français ; mercredi, il faut se désolidariser de l’Islam ; jeudi, il faut remporter un tournoi international ; vendredi, il faut décrocher un Prix Nobel… car à la moindre déconvenue on se fait immanquablement rappeler d’où l’on vient. » Pétillante et caustique, Jo Güstin nous livre, entre récit et essai libre, un roman choc sous la forme d’une lettre d’adieux à la France écrite à la pointe d’une plume impitoyable et corrosive. Elle ouvre la voie d’une littérature féministe et intersectionnelle africaine d’une grande finesse en racontant avec le ton piquant qui la caractérise des moments de vie de femmes racisées en France, entrecoupés de saillies dans la propre vie de sa narratrice.

 

l'Afrique écrit

Tout commence le dimanche 18 septembre 2016. Sissi B. Lama, née au Cameroun en 1987, naturalisée Française en 2010, renonçant, par la même occasion, à la citoyenneté camerounaise (On ne peut pas être à la fois Française et Camerounaise. Du moins, c’est ce qu’on lui a dit) rédige un journal de bord en vue de la préparation de son premier livre, son cri d’adieu à la France. Pour l’écrire, elle part à la rencontre de plusieurs Françaises non blanches et les interroge sur les rapports, douloureux ou forcés, qu’elles entretiennent avec l’institution « France ».

 

Il y a l’élégance à la Française mais aussi le racisme à la Française. L’auteure évoque à travers son témoignage personnel mais aussi de femmes et personnes non-binaires racisées, les actes de racisme ordinaire, la suprématie blanche, l’exigence d’assimilation, la bonne manière d’être Français.

On m’a attribué ce qu’on a appelé une race, une race qui n’en domine aucune, une race dominée, une race opprimée, une race écrasée. Et avec cette race, on m’a attribué une valeur sur le marché de l’emploi, sur le marché de l’amour, sur le marché des esclaves, sur le damier trafiqué du jeu mortel de la vie.

Je ne suis pas née Noire, j’ai été racisée. Parfois, on dit « ethnicisée », mais moi, je dis « racisée ». Je ne suis pas là pour adoucir ton malaise, le mot « race », tu vas l’entendre parce que la race, je la subis. Le gouvernement français veut nous empêcher d’employer des termes comme « racisée », et tu veux que je te dise pourquoi ? Pourquoi « personne de couleur », ça ne le dérange pas, mais « racisée », oh la la ? « Personne de couleur » est une expression de blancs, créée par des blancs pour désigner toute personne non blanche. Quand tu entends ces mots, tu penses à moi, à quelque chose qui vient de moi : c’est moi qui suis de couleur, c’est dans mon essence, c’est dans mes gènes. « Personne racisée », en revanche, est une expression de non-blancs, créée par des non-blancs pour désigner toute personne que les blancs ont appelée « personne de couleur », toute personne qui subit le racisme systémique. 

 

La suprématie blanche, ce n’est pas juste accrocher un drapeau tricolore à sa fenêtre, se tatouer des croix gammées, se coiffer d’une cagoule blanche pointue, s’habiller chez Redskin et dresser des croix enflammées en écoutant Vald ou Johnny.
C’est aussi se réserver le dernier mot pour valider ou non la légitimité de mes maux, c’est me mettre sous silence dès que j’ai quelque chose à redire, c’est se prendre pour une victime quand j’ouvre les yeux sur sa violence. Accepter la non-mixité politique dans les réunions d’ouvriers non ouvertes aux patrons, dans des locaux d’associations féministes blanches non ouverts aux hommes cis, mais la refuser à des associations de militantes Noires, hurler au communautarisme et au racisme antiblanc, c’est aussi ça, la suprématie blanche. 

 

Elle rappelle son parcours pour obtenir la nationalité Française. Et là, le titre du livre prend tout son sens.

Nathalie Kosciusko-Morizet, Nicolas Sarkozy, Manuel Valls sont Français. On l’a compris. Et personne n’a eu à nous le dire. Ils ne sont pas soumis à la pression sourde et permanente de le prouver, de chanter La Marseillaise, de montrer qu’ils aiment la France, qu’ils n’ont pas un pied dedans, un pied dehors, que si leur cœur ose battre pour le pays de leurs aïeuls, il bat encore plus fort pour la France. Ils sont Français et on les croit. Mais lorsque nos aïeuls viennent d’Afrique (ou d’Asie aussi, je présume), que ça se lise sur notre nez ou dans notre nom de famille, il faut se préparer au quotidien, à des interrogations surprises, des contrôles d’identité, des remises en question de la légitimité de notre nationalité. 

La nationalité française est pour les Françaises et Français originaires d’Afrique, de tous les côtés du Sahara, comme un emploi précaire. Il est à la fois à temps partiel et intérimaire. Dur, dur d’être Française quand on descend d’Afrique, on ne l’est pas à plein temps. On l’est à chaque médaille que l’on remporte, et quand on perd la course, c’est pour entendre dire : « Pas de médaille cette année pour la coureuse guyanaise. »

 

Des sous-thèmes sont également abordés : les diktats de la beauté, les difficultés vécues par les minorités notamment les albinos, la revendication de la non-binarité. 

 

L’auteure cherche un Ailleurs à soi où elle ne sera pas ramenée chaque fois à sa couleur de peau mais existe-t-il vraiment ?

Mais même si je suis convaincue qu’il n’existe dans cette galaxie, ou du moins, sur cette planète, aucun pays parfait pour moi, je sais qu’il y en a un où j’aurai statistiquement moins de chances d’être discriminée, stigmatisée, violée, assassinée parce que je suis Noire et/ou parce que je suis femme et/ou… Une fois que je l’aurai trouvé, je m’y ancrerai à pieds joints, pour le meilleur et pour le pire.

 

Quid de la forme ?

7 chapitres denses constituent la charpente de ce livre écrit dans un registre courant voire familier. L’auteure écrit comme elle parle.

Des morceaux de rap sont également insérés dans le récit. 

Ce roman se lit vite grâce à la fluidité du ton de l’auteur.

 

J’ai beaucoup apprécié les coups de gueule de l’auteure, l’exposition des réalités que vivent les français noirs en France. C’est un livre d’actualité mais…

je pense que l’auteur aurait pu dire l’essentiel en 200 pages. Certaines idées sont répétées un peu trop à mon goût.  

 

Christmas

 

Éditeur : Présence Africaine

Date de publication : Mars 2019

Nombre de pages : 360

Disponible aux formats papier et numérique 

 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

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Les Confessions de Frannie Langton – Sara Collins

Frannie Langton

 

Londres, 1826. Toute la ville est en émoi. La foule se presse aux portes de la cour d’assise pour assister au procès de Frannie Langton, une domestique noire accusée d’avoir tué Mr et Mrs Benham, ses employés. Pour la première fois, Frannie doit raconter son histoire. Elle nous parle de sa jeunesse dans une plantation de canne à sucre en Jamaïque, où elle a été le jouet de chacun : de sa maîtresse, qui s’est piquée de lui apprendre à lire tout en la martyrisant, puis de son maître, qui l’a contrainte à l’assister sur nombre d’expériences scientifiques, plus douteuses les unes que les autres. Elle nous parle de son arrivée à Londres, où elle est  » offerte  » aux Benham, comme un vulgaire accessoire, de son amitié avec la maîtresse de maison, de leur même appétit pour la lecture, la culture. De leur passion… Elle se dévoile pour tenter de se souvenir de cette terrible nuit, qui lui échappe complètement. Mais une question la ronge sans cesse, comment aurait-elle pu tuer celle qu’elle aime ?

l'Afrique écrit

Une couverture rouge pour les sentiments passionnels en complète contradiction : amour / colère, sensualité / sexualité, courage / danger, ardeur / interdiction…

Sur cette couverture, ce sont les fleurs qui m’attirent en premier.

C’est en regardant plusieurs fois la couverture que je remarque le crâne.

C’est en avançant dans ma lecture que je fais attention aux ciseaux.

 

Après la Barbade avec Washington Black, je découvre la Jamaïque au temps de l’esclavage.

La Jamaïque était une somme : hommes, cannes, guinées. Qu’un élément vienne à manquer, les autres ne s’additionnaient pas et alors un homme cessait d’en être un.

 

Un énième récit sur l’esclavage parce que l’un des grands drames de l’histoire de l’humanité ne peut pas être mis en sourdine. 

Un énième récit sur l’esclavage pour ne pas que l’histoire soit travestie. Comme dirait Frannie dans ses confessions : « Nous ne nous rappelons pas les choses de la même façon ».

Un énième récit sur l’esclavage mais particulier car il évoque la vie d’une domestique, une « nègre de maison » et les expériences scientifiques faites sur les esclaves morts comme en vie.

Des études de phrénologie, des expériences pour vérifier leur capacité d’intelligence et autres plus horribles les unes que les autres.

Il concédait néanmoins la possibilité d’un intellect plus élevé en cas de mélange du blanc avec le noir, le type de décoloration raciale que Pauw a été le premier à décrire.

Lorsqu’il parvenait à mettre la main sur un corps, il faisait cloquer la peau avec de l’eau bouillante, puis le laissait tremper une semaine dans de l’alcool de vin. 

Tant d’horreurs et dire que les blancs de cette époque se croyaient humains et que les noirs étaient les sauvages !

Ces expériences m’ont rappelé en partie Blanchissez-moi tous ces nègres de Serge Bilé. 

 

Le récit évoque les préjugés racistes à la peau dure. Un amour interdit est également relaté mais il ne m’a pas touchée. Non seulement parce que l’homosexualité ce n’est pas ma tasse de thé mais surtout parce que j’ai détesté le personnage de Mrs Benham. Une psychopathe, manipulatrice, accro à l’opium qui a utilisé Frannie pour satisfaire ses désirs. 

Les confessions de Frannie Langton est un roman gothique dans tous les sens du terme. L’atmosphère du récit est glauque. Le style de Sara Collins est exigeant, cru. Il peut perdre ou lasser mais les sujets abordés sont si profonds que le lecteur est obligé de s’accrocher. 

J’ai souligné un nombre importants de réflexions des personnages sur l’esclavage, les abolitionnistes, la perception de l’homme noir. Ce livre est un concentré d’idées de débat. 

Ce que personne ne veut admettre, c’est que les abolitionnistes ont le même appétit que les esclavagistes pour la misère, simplement ils ne souhaitent pas en faire la même chose.

 

Vous pensez qu’un homme noir est représentatif de tous les autres membres de sa race. Vous ne lui autorisez ni personnalité ni passions. 

 

Les noirs n’écriront pas jamais que la souffrance, et uniquement à destination des blancs, à croire que notre seule raison d’être est de les faire changer d’avis.

 

 

Un amour interdit Alyssa Cole

Ne penses-tu pas que chacun devrait lire un poème par jour ? On ne peut pas vivre que de romans ! Elle avait raison. Un roman, c’est un long verre tiède, un poème, c’est une flèche dans le crâne.

 

Les femmes se concentrent sur ce qui leur manque, les hommes sur ce qu’ils désirent. 

 

Dans tous les hommes il y a de la cruauté. Ceux que nous considérons comme bons sont ceux qui prennent la peine de la cacher.

 

 

détails ouvrage

Éditeur : Belfond 

Date de publication : Avril 2019

Disponible aux formats papier et numérique 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

 

 

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Boy Diola – Yancouba Diémé

« Boy Diola », c’est ainsi qu’on appelait le villageois de Casamance venu à Dakar pour trouver du travail. Ce villageois, c’est toi, mon père, Apéraw en diola. À force de côtoyer de trop près la souffrance, tu as décidé de partir. Pendant des mois, tu t’es rendu au port jusqu’à ce que ton tour arrive, un matin de 1969. Tu as laissé derrière toi les histoires racontées autour du feu, les animaux de la brousse, les arachides cultivées toute ta jeunesse. De ce voyage tu ne dis rien. Ensuite, tout s’enchaîne très vite. L’arrivée à Marseille, l’installation à Aulnay-sous-Bois, la vie d’ouvrier chez Citroën, le licenciement, la débrouille.

Odyssée depuis le fin fond de l’Afrique jusqu’aux quartiers populaires de la banlieue parisienne, Boy Diola met en scène, avec une pointe d’humour et beaucoup d’émotion, cet homme partagé entre deux mondes et donne ainsi corps et voix à ceux que l’on n’entend pas.

l'Afrique écrit

Janvier 2010,

Le récit débute par un naufrage d’un bateau de migrants au Sud de la Corse, précisément sur la plage de Paragan. 

Un père à quelques kilomètres (ou plus ?) de ce naufrage repense à son voyage en bateau. Dans les yeux des naufragés, il revoit tous ceux qui ont fait la traversée avec lui en 1969. 

L’un de ses fils tombe des nues. Il pensait que son père était arrivé par avion. 

Débute alors un récit biographique, un fils qui évoque les pas du père. De sa jeunesse dans son village de Casamance à son quotidien dans la banlieue parisienne. 

« Pourquoi vous restez alors que la terre elle donne plus rien ? Y a rien ici. Y a pas de travail. Il faut partir. Chacun n’a qu’à chercher un métier. »

 

Les jeunes tentent l’aventure ailleurs, pourquoi pas lui ? Et si, en restant sur place, les choses venaient à mal tourner ? L’époque de l’agriculture est révolue, d’autres portes se sont ouvertes. Une autre vie est possible, laquelle, il ne sait pas encore.

 

Apéraw quitte Kagnarou pour Bignona avant d’aller à Dakar. C’est là qu’on l’a affublé du surnom : Boy Diola. 

A Dakar, le rêve du grand voyage s’intensifie 

Tous les jours, tu montes sur les bateaux, et avec beaucoup d’aisance et de politesse tu dis que tu cherches du travail, tu cherches à partir. Du travail en Europe, en Amérique
ou en Chine, peu importe.

Dans le bureau des gens comme toi font la queue. Des hommes seulement. Quand vient leur tour, ils exhibent leur passeport en premier geste.
Ensuite ils présentent leurs mains pour qu’on sache s’ils sont ou non travailleurs. Les hommes qui les examinent réfléchissent quelques secondes puis leur montrent une direction. C’est très simple, tu dois attendre ton tour.

Toute la matinée tu te présentes sur les bateaux et tu demandes s’il y a du travail en Europe ou ailleurs. Tu montres ton passeport et tu supplies du regard, tu cherches un métier, tu veux être propulsé vers une nouvelle vie. Tu as été apprenti mécanicien à Dakar et à Abidjan, avant d’arriver à Dakar tu étais menuisier à Bignona, mais depuis toujours tu es agriculteur. Tous les pays ont besoin d’agriculteurs.

Tu peux tout accepter, même les métiers pénibles. Tu es jeune et fort. Une main t’agrippe, un tampon sur ton passeport et te voilà embarqué comme ça sur un bateau.

 

 

Boy Diola évoque les conditions d’immigration des années 70, les conditions de vie des immigrés dans la belle France. 

Les schémas se ressemblent à la cité. Familles nombreuses, lits superposés, grosse ambiance, père ouvrier, deux épouses et mères femmes de ménage. Je n’ai pas la force de compléter l’équation.

 

J’ai découvert la culture des Diola grâce à ce livre.

L’auteur a opté pour une narration à la 3e personne. Parfois les discours du père et du  narrateur se chevauchent. 

Le style de narration est linéaire, simple parfois maladroit. Par ailleurs, la chronologie est mal ordonnée et perd souvent le lecteur.

Boy Diola  est un récit intéressant mais qui aurait mérité d’être plus travaillé. 

Christmas

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

 

Éditeur : Flammarion

Collection : Hors collection

Date de publication : Août 2019

Nombre de pages : 192

Disponible aux formats papier et numérique 

 

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Le roi des cons de Idi Nouhou

«Voici un roman qui nous vient du Niger. Oubliez ce que vous savez du Niger. Oui c’est un pays pauvre, peut-être le plus pauvre. Non, y être une femme n’est pas facile. Oui, la faim n’y est jamais loin, et oui il y a des dunes magnifiques, où furent détenus des otages français, près d’Arlit. Idi Nouhou ne va pas radicalement bousculer ce que vous savez. Mais il va tout déplacer, comme les dunes sous le vent.
Le roi des cons est le récit d’un homme partagé entre deux genres de femmes : leur complémentarité semble classique, mais s’avère un peu plus complexe que le schéma occidental de la maman et de la putain. Ne serait-ce que parce que la « putain », selon nos critères, y est voilée comme la maman, et que la maman y est d’une audace redoutable… C’est un Niamey sensuel, érotique et drôle que nous révèle Idi Nouhou ; mélancolique aussi. Et c’est dans la bouche d’une femme que revient la proustienne phrase: « Il n’est pas mon genre. »»
Marie Darrieussecq.

 

l'Afrique écrit

 

Quelle belle préface de Marie Darrieussecq ! Plaisante à lire, belle entrée en matière qui donne envie de découvrir cette plume qui vient du Niger.

Rappelez-moi de lui proposer de faire la préface de mon prochain roman.

 

Le roi des cons est un récit à la 1ère personne. Une narration que j’apprécie car elle nous rapproche des ressentis du personnage.

Abdou, notre narrateur a une promise mais il ne ressent rien pour elle. Celle qu’il aime c’est Rakki

Rakki… Comment la décrire ? Élancée et affichant une fausse maigreur qui occultait d’appréciables rondeurs… Un genre de beauté qui vous révèle votre soif d’amour, ou vous la crée…

Et Rakki est aussi intéressé par lui. Abdou est aux anges, fier d’avoir réussi à capter l’attention de la Belle, lui, l’homme commun !

Mais Abdou est contraint d’épouser sa promise Salimata. Son père et sa mère ont fait ce choix pour lui. Il obéit, finit par s’installer dans un triangle amoureux qui lui révélera les véritables caractères de Salimata l’épousé dévouée et Rakki, la femme fatale… 

Le roi des cons nous montre Niamey du côté gastronomique, les habitudes de vie des citadins mais j’aurais davantage voulu ressentir l’atmosphère de la ville. Les motivations de Rakki et Salima ne sont pas suffisamment développées.

Le style d’Idi Nouhou est accessible mais très candide voire scolaire. Les courts chapitres donnent du rythme au récit, il y a peu de personnages à suivre ce qui évite toute confusion au lecteur. 

Au-delà du mariage convenu et de l’amour contrarié, l’auteur évoque l’intégrisme religieux, la politique au Niger et en Afrique, les conséquences de l’esclavage.   

Une lecture sympathique mais non mémorable. J’en attendais, hélas, beaucoup plus. 

Christmas

 

Éditeur : Gallimard

Collection : Continents noirs

Date de publication : Mars 2019

Nombre de pages : 128

Disponible aux formats papier et numérique 

 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

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