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Race traitor de Jamila Jasper

Un traître à la race, ou en anglais race traitor, est une référence péjorative à une personne qui est perçue comme un soutien d’attitudes ou de positions considérées comme allant à l’encontre des intérêts supposés ou du bien-être de sa propre race. Par exemple, une ou les deux parties à une relation interraciale peuvent être qualifiées de traîtres à la race.

Années 1930, Rickshaw, Mississipi

Burke Giraud est considéré comme un race traitor. Il a des amis noirs, participe à la construction de l’école pour enfants noirs dans laquelle Janie Ruth Ross sera enseignante.

Blanc et Noirs voient, d’un mauvais œil, le rapprochement entre le menuisier et l’enseignante. Des menaces s’ensuivent. De M. Freeman, employeur de Janie et Francis, et du cousin de Burke, membre du Ku Klux Klan.

A qui obéir ? Au désir ou à la peur ? Difficile pour Burke et Janie de contenir la passion. Et comme l’un des titres de chapitres l’indique : Trouble always follows.

Le contexte historique est bien décrit. L’auteure ne nous épargne pas la violence verbale et physique des Blancs. Il est douloureux de voir que des hommes, des femmes ont souffert, ont été humiliés juste pour leur couleur de peau.

Every time we try to dream up somethin’, white folks come and tear it all down.

Jamila Jasper a construit des personnages crédibles avec des forces, des faiblesses, des rêves. J’ai été touchée par le fait que Burke ne sache pas lire. La romance est sympathique mais j’aurais voulu que leur rapprochement prenne plus de temps, qu’il y ait moins de scènes sexuelles décrites de façon vulgaire. Les auteures de romance devraient apprendre à mettre plus de sensualité, de suggestion et moins de vulgarité dans la description de ces scènes.

La scène la plus mignonne ? La première rencontre des héros, tout en douceur et sensualité.

Au-delà de la romance, l’auteure passe un message fort : la vie amoureuse, la vie de famille ne devrait pas être un frein à la réalisation de ses rêves. Burke est un partenaire de vie comme je les aime, j’ai apprécié le fait qu’il pousse sa chérie à réaliser ses rêves.

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TTL 134: Un autre tambour

C’est l’heure du Throwback Thursday Livresque ! Cette semaine, le thème est : W comme…

William,

Le prénom de l’auteur d’Un autre tambour.

Du jour au lendemain, les résidents noirs d’une petite ville imaginaire d’un État du Sud désertent, à la suite de l’acte de protestation d’un jeune fermier, descendant d’esclave.
Juin 1957. Sutton, petite ville tranquille d’un état imaginaire entre le Mississippi et l’Alabama. Un après-midi, Tucker Caliban, un jeune fermier noir, recouvre de sel son champ, abat sa vache et son cheval, met le feu à sa maison, et quitte la ville. Le jour suivant, toute la population noire de Sutton déserte la ville à son tour.
Quel sens donner à cet exode spontané ? Quelles conséquences pour la ville, soudain vidée d’un tiers de ses habitants ?
L’histoire est racontée par ceux qui restent : les Blancs. Des enfants, hommes et femmes, libéraux ou conservateurs, bigots ou sympathisants.
En multipliant et décalant les points de vue, Kelley pose de façon inédite (et incroyablement gonflée pour l’époque) la « question raciale ».
Un roman choc, tant par sa qualité littéraire que sa vision politique.

11 chapitres où l’auteur Noir ose penser à la place des Blancs.

11 chapitres où des Blancs évoquent l’exode massif des Noirs. Entre ségrégation et liberté, des Noirs ont fait leurs choix.

Ils écoutent et suivent la musique de leur tambour intérieur même si elle est différente de celle des autres.

Les Blancs assistent à ce départ massif, spontané et silencieux, et se perdent en conjectures.

La raison de leur départ n’étant pas explicite, j’ai commencé à perdre de l’intérêt pour l’histoire. Heureusement, l’intervention de David Willson, membre de la famille qui a autrefois acheté l’Africain, ancêtre de Tucker, à un négrier a sauvé la mise.

Le dernier chapitre de ce roman est violent, les hommes de la véranda désemparés face à leur ville dépossédée de Noirs, vont penser à ce qu’il leur manque, à ce sentiment de supériorité qui fait sa malle en même temps que tous ces Noirs et vont s’adonner à ce que le raciste prend plaisir à faire. J’ai trouvé la fin assez poignante.

Un autre tambour a été une intéressante découverte dans l’ensemble mais j’ai un petit bémol: j’aurais voulu que l’auteur décrive la vie des blancs après cet exode.

Quel livre auriez-vous choisi pour ce thème ?

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TTL 131: Un dernier verre avant la guerre

C’est l’heure du Throwback Thursday Livresque ! Cette semaine, le thème est : U comme…

Un ?

Un dernier verre avant la guerre

Amis depuis l’enfance, Patrick Kenzie et Angela Gennaro sont détectives privés. Ils ont installé leur bureau dans le clocher d’une église de Boston. Un jour, deux sénateurs influents les engagent pour une mission apparemment simple : retrouver une femme de ménage noire qui a disparu en emportant des documents confidentiels. Ce que Patrick et Angela vont découvrir, c’est un feu qui couve « en attendant le jet d’essence qui arrosera les braises ». En attendant la guerre des gangs, des races, des couples, des familles.

Comment ce livre est arrivé dans ma PAL ?

Je recherchais des romans policiers avec un duo d’enquêteurs et je suis tombée sur la saga KENZIE & GENNARO. Patrick Kenzie et Angela Gennaro sont détectives privés. 

Un dernier verre avant la guerre est le 1er tome de la saga. Patrick en est le narrateur. La narration interne, je dis toujours oui !

J’ai commencé à m’impatienter aux 10% de l’histoire en raison des longueurs. J’attendais une action qui bouleverserait le cours du récit, j’ai été servie aux 20%.

En entrant dans le récit, je pensais lire une histoire autour de l’injustice raciale envers les afro-américains, de leur colère et douleur mais ce roman de moins de presque 300 pages va bien au-delà.

J’en avais de la chance. Quand il y a des coups de feu, en général, les gens voient le type noir.

Il est question de guerre entre les gangs, de guerre entre un père et son fils. Il est question de violence mais aussi de cruauté. Certains passages sont très durs. Hélas, certains hommes ont perdu toute leur humanité.

Les personnages tant principaux que secondaires sont attachants. J’ai bien apprécié l’humour de Kenzie mais par moment je l’ai trouvé excessif.

J’ai moins apprécié le cliché de sa relation avec Angela, sa partenaire comme si l’amitié entre un homme et une femme ne pouvait être pure, dénuée de toute attirance sexuelle.

La saga compte 6 tomes, peut-être qu’un jour, j’irai à la découverte des 5 tomes suivants.

Il y a des gens, soit tu les tues, soit tu laisses tomber, parce que tu ne les feras jamais changer d’avis.

Quel livre auriez-vous choisi pour ce thème ?

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L’autre moitié de soi – Brit Bennett

Six chapitres forment la charpente du livre et couvrent plusieurs périodes : 1968 – 1978 – 1982 – 1985/1988-1986.

Les personnages principaux sont Desiree et Stella, des jumelles qui ont quittées Mallard, leur ville natale, dans le Sud de l’Amérique.

Le chapitre Un s’ouvre sur le retour de l’une des jumelles en avril 1968. 15 ans se sont écoulés depuis leur fugue. Elles avaient 16 ans à l’époque.

Desiree a le teint clair et ce qui choque les habitants de sa ville, c’est le teint noir-bleu de sa fillette. Il faut dire qu’à Mallard, on ne se mariait pas avec plus noir que soi.

Mallard tirait son nom des canards au cou cerclé de blanc qui habitaient les rizières et les marais. Une de ces villes qui sont une idée avant d’être un lieu. L’idée, elle était venue à Alphonse Decuir en 1848, alors qu’il se tenait dans les champs de canne à sucre légués par un père dont il avait lui aussi été la propriété. À présent que le père était décédé, le fils affranchi voulait construire sur ses terres quelque chose qui défierait les siècles. Une ville pour les hommes tels que lui, qui ne seraient jamais acceptés en tant que Blancs mais qui refusaient d’être assimilés aux Nègres.

Le fondateur de cette ville était obnubilé par la couleur

Il avait épousé une mulâtresse encore plus pâle que lui, et lorsqu’elle était enceinte de leur premier enfant, il imaginait les enfants des enfants de ses enfants, toujours plus clairs, comme une tasse de café qu’on diluerait peu à peu avec du lait. Un Nègre se rapprochant de la perfection, chaque génération plus claire que la précédente.

Et il a transmis cette obsession aux habitants de la ville. Desiree, arrière-arrière-arrière-petite-fille du fondateur de la ville, en a marre. L’arrêt de leur scolarité, décidée par leur mère va convaincre sa sœur Stella à s’enfuir avec elle. Stella aimait l’école et rêvait d’enseigner un jour.

Un an après leur fugue, leurs vies se scindent en deux, aussi nettement que l’œuf dont elles étaient issues. Stella était devenue blanche et Desiree avait épousé l’homme le plus noir qu’elle avait pu trouver.

Pourquoi ces trajectoires de vie différents ? Qu’est-ce qui avait poussé Desiree à revenir sur ses pas ? Que devenait Stella ?

Ces questions sont le cœur de l’intrigue. Des thèmes percutants et d’actualité sont traités dans ce dense roman: colorisme, déni des origines, quête d’identité, affirmation de soi, transidentité, violences conjugales, racisme, féminisme blanc/féminisme afro-américain.

J’ai beaucoup apprécié les thèmes abordés mais je ne me suis pas vraiment attachée aux personnages. J’ai d’ailleurs détesté le personnage de Stella que j’ai trouvé lâche et encore plus le dénouement du récit en ce qui la concerne.

L’autre moitié de soi a été une lecture intéressante mais pas mémorable.

Un amour interdit Alyssa Cole

Mais, même dans cette drôle de ville où on n’épousait pas plus noir que soi, on restait des gens de couleur, ce qui signifiait qu’on pouvait être tué juste parce qu’on essayait de s’en sortir.

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Alabama 1963 – Ludovic Manchette et Christian Niemiec

Les événements se déroulent entre le jeudi 8 août 1963 et le samedi 4 janvier 1964 à Birmingham, en Alabama, au cœur de la ségrégation raciale.

Le jeudi 8 août 1963, la nature est impuissante face au lourd sommeil d’une fille noire d’une dizaine d’années.

Oiseaux, mouche, brin d’herbe, scarabée, branches de chêne se meuvent mais pas elle. Elle dort d’un sommeil éternel.

Le mercredi 14 août 1963, le lecteur découvre Adela Cobb, une trentenaire noire, femme de ménage avec un programme hebdomadaire bien défini:

  • Lundi et jeudi chez Gloria Landaker
  • Mardi et vendredi chez Dorothy Hayes
  • Mercredi et samedi chez Carol Finnegan

Lorsque Carol Finnegan la vire parce que son fils a osé jouer avec la fille d’une voisine, Adela est obligée de trouver un autre employeur pour les mercredis et samedis.

Une mauvaise blague va la conduire chez Bud Larkin, un ancien policier reconverti en détective privé depuis un an ou deux et marié à l’alcool. Ellis et Lottie Rodgers, les parents de Dee Dee, une jeune fille de 11 ans, lui ont demandé d’enquêter sur la disparition de cette dernière.

Lorsque d’autres filles noires vont disparaître les unes à la suite des autres, Bud n’aura pas d’autre choix que d’associer Adela à son enquête.

Ce duo improbable fera son possible pour débusquer le coupable mais nos enquêteurs ne sont ni Hercule Poirot ni Sherlock Holmes. Le lecteur a même une longueur d’avance sur eux puisque le tueur se présente d’abord à lui avant Adela et Bud.

Ça m’avait manqué les très bonnes lectures cette année ! Sous fond de polar et d’histoire, Alabama 1963 est une belle histoire de rencontre, d’ouverture à l’autre et d’amitié.

Une lecture efficace: agréable tout en étant fluide. Elle est captivante, l’humour est présent, les personnages tant principaux que secondaires (à l’exception des vilains) sont attachants.

La fin, émouvante, montre une société en mutation et qui a encore beaucoup à faire pour que le vivre ensemble soit une réalité.

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Rentrée littéraire 2020: Sublime royaume – Yaa Gyasi

No home, le premier roman de l’auteure, figure parmi mes plus belles lectures de 2018. C’est donc avec beaucoup d’excitation que j’ai débuté la lecture de ce roman.

Gifty est chercheur scientifique. D’origine ghanéenne, elle est née aux USA après l’immigration de ses parents. Elle a 28 ans quand débute le récit. J’ai beaucoup apprécié le fait que l’héroïne soit dans les STEM (STIM en français), ça change de mes lectures habituelles.

Dès le 1er chapitre, Gifty évoque sa mère qui semble être malade. L’on découvre en alternant présent et souvenirs du passé, le portrait d’une femme ghanéenne pieuse, mariée à 31 ans et qui a décidé d’immigrer aux USA via la loterie de la carte verte pour offrir le meilleur à son fils Nana. A travers sa vie, on découvre les défis de l’immigré aux USA: les boulots qu’on enchaîne, le racisme auquel l’on fait face, etc…

Croire en Dieu est-il compatible avec croire en la science ? Ce débat aussi vieux comme le monde est le thème central du récit. Gifty partage de façon très intime ses réflexions qui ne m’ont pas apporté grand chose. Ce sont en effet des questions déjà entendues.

Gifty nous partage ses recherches en neurosciences. Si j’ai apprécié ce partage au début du récit, j’ai trouvé certains passages très soporifiques.

Abordons la partie religion, foi, christianisme.

« Si tu mènes une vie pieuse, une vie morale, alors tout ce que tu accomplis sera prière, disait ma mère. Au lieu de prier toute la journée, vis ta vie comme une prière. »

J’ai apprécié cette présence spirituelle et les sous-thèmes religieux : la rigidité de certaines institutions religieuses, l’hypocrisie au sein de la communauté chrétienne, les jugements, rumeurs, le respect de la croyance de l’autre, etc… Et là, je profite de cette lucarne pour dire ceci : aucune assemblée chrétienne n’est parfaite. Si vous cherchez la perfection à l’Eglise, vous! L’Eglise est composée d’hommes imparfaits qui aspirent à être des hommes de bien. Ce sont des êtres faillibles, pouvant vous offenser. Gravez-le dans votre cabeza. Par ailleurs, la foi c’est d’abord et avant tout une relation avec Dieu avant d’être une histoire partagée avec une communauté.

D’autres thèmes sont également abordés à savoir la difficulté d’intégration dans un pays, une culture différente de la nôtre, l’addiction, la gestion du deuil, la dépression, la grossesse tardive, la venue d’un enfant non-désiré, la relation mère-fille.

Autant de thèmes qui rendent l’histoire familiale de Gifty touchante mais pas au point de verser une larme et de marquer l’esprit.

Les personnages sont peu nombreux et évitent toute confusion au lecteur. Gifty est un personnage difficile à cerner, je n’ai d’ailleurs pas compris ses choix sentimentaux. J’aurais voulu avoir le point de vue de la mère pour connaître le côté pile de l’histoire.

Les chapitres courts permettent au lecteur de supporter la cadence très lente du récit. La plume est fluide mais la structure complexe du récit m’a parfois un peu perdue.

Ecrire un deuxième roman après le succès du premier n’est pas du tout évident. En tant qu’auteure, j’en sais quelque chose. Je n’ai pas été subjuguée par Sublime royaume mais je salue l’auteure pour son courage tout en espérant que la prochaine oeuvre ait plus de puissance.

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Au bord de la rivière Cane – Lalita Tademy

 
A travers quatre générations de femmes noires américaines, cette émouvante saga familiale, riche en rebondissements, raconte la fin de l’esclavage.
En 1837, Suzette est esclave chez de riches planteurs français installés en Louisiane. Ici, les blancs ne brutalisent pas les Noirs, ils les considèrent simplement comme des outils domestiques. Séduite et engrossée par Eugène Daurat, un bellâtre bordelais, elle va donner naissance à Philomène. L’émancipation est en route. Philomène sait se rendre indispensable et, à la mort de ses maîtres, toute la plantation repose sur ses épaules.
Peu à peu, grâce à sa liaison avec Narcisse Fredieu, un fermier blanc fort épris d’elle, elle va mener combat afin d’obtenir de meilleures conditions de vie pour elle et ses enfants. Ce roman épique, inspiré d’une histoire vraie – celle de l’auteur -, s’appuie sur l’extraordinaire force de vie et la soif de progrès de ces femmes qui utilisent les seules armes dont elles disposent : patience, endurance, ruse et séduction pour trouver la force nécessaire à élever seules leur nombreuse progéniture, et à vivre les heures les plus sombres dans la promesse et l’espoir de la liberté.
l'Afrique écrit

Une saga familiale évoquant des femmes qui ne sont pas des personnages de papier, des femmes qui ont réellement existé. Des femmes fortes… 

L’histoire débute dans les années 1850.  

Suzette est la première femme de la lignée ancestrale à être présentée. Née en 1825, nègre de maison, elle va être violée à répétition par Eugène Daurat

À la fin de chacune de leurs relations, il lui disait : Merci, ma chère.
Suzette essayait de deviner ce que l’homme-poupée voulait dire par là. S’il s’agissait d’un véritable remerciement, avait-elle la possibilité, quand il voulait la rencontrer, d’obéir ou non à ses instructions ? Était-elle autorisée à dire tout haut qu’elle n’avait pas envie de s’allonger en cachette pendant qu’il fouraillait et parfois lui faisait mal ? 

Elle n’avait pas la possibilité de lui résister. C’était un adulte, un homme blanc et un ami des Derbanne. Elle ne pouvait pas se confesser à sa mère.

Ce viol subi par Suzette n’est pas inédit. Sa mère l’a aussi subi….

De ces viols vont naître des enfants métis. Si ce métissage n’a pas été recherché par Suzette, sa fille, Philomène va le désirer en vue d’assurer un meilleur avenir pour sa descendance. Philomène est convaincue qu’une peau claire servira à ses enfants. Elle leur donnera accès à une ascension sociale, à plus de liberté. 

Philomène utilisera le désir de l’homme blanc pour blanchir le sang de sa lignée et avoir des droits…. Ruse et séduction vont être ses armes pour atteindre ses objectifs. 

— Sois pas téméraire au point d’imaginer que tu peux gagner le cœur de Narcisse Fredieu, répondit Elisabeth.
— Qu’est-ce que j’ferais du cœur d’un homme blanc ? répliqua Philomène d’un ton tranchant. J’veux sa tête, son esprit. J’suis pas sans ressource, Mémère. Moi aussi, j’peux épier les gens, regarder dans leur âme. Il veut que j’le connaisse, mais il me connaîtra jamais. 

Elle fit lever les bras à Eugène pour lui enlever sa chemise sale.
— T’as des idées préconçues sur la couleur, exactement comme Suzette, dit-elle à Philomène.
— Une peau claire, ça leur servira.
Philomène regarda ses enfants. Leurs cheveux cuivrés étaient raides et ils avaient des traits de type européen et non africain.
— Tous les deux, on croirait des Blancs.
— Ce genre d’idée, grommela Elisabeth, ça vous brise une famille.

La logique de Philomène va s’ancrer dans la famille et se transmettre de génération en génération.

La logique familiale le poussait à épouser une femme aux caractéristiques précises : une peau blanche, des yeux clairs, des cheveux raides, une éducation catholique. Et féconde, pour que la génération à venir augment encore la distance entre eux et les nègres, et se rapproche des Blancs. Il était même envisageable qu’il épouse une Blanche, comme son oncle Nick l’encourageait à le faire.
Des générations avaient été sacrifiées au nom de l’apparence. Cette pensée remplissait T.O.

La seule chose qui lui restait à faire était de purifier le sang de ses propres enfants. Combien de fois sa mère ne lui avait-elle pas dit que le sang était tout ? Bien évidemment, elle parlait du sang blanc. 

J’ai apprécié, le refus de T.O, descendant de Philomène, de faire perdurer cette coutume familiale et d’épouser une noire. 

Au bord de la rivière cane montre un aperçu d’une époque importante de l’histoire afro-américaine. Fin de l’esclavage, instauration de la ségrégation raciale et des relations interraciales perçues comme un crime. 

— Nicolas, il a toujours été gentil avec moi, dit-elle d’un ton collet monté.
— Y a gentil et gentil. Gentil par simple obligeance et gentil sur quoi bâtir une partie de sa vie. Même si Nicolas, il avait du goût pour toi, sa famille, elle le tolérerait pas.

Ce roman dépeint le colorisme, le rejet de la couleur de peau noire parce qu’elle renvoie à l’esclavage, à la souffrance, au plafond de verre…

Au bord de la rivière cane est un roman émouvant, entraînant. Les personnages bien construits ont du caractère à l’instar de Philomène lucide, déterminée, très pragmatique. Le style fluide de l’auteur permet de traverser la rivière de papier de 496 pages sans frôler l’ennui.

Christmas

Éditeur : Charleston

Année de publication :  2019

Nombre de pages : 496

Disponible aux formats papier et numérique 

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

fleur v1

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Le chant des revenants – Jesmyn Ward

À treize ans, Jojo essaie de comprendre : ça veut dire quoi, être un homme ? Non pas qu’il manque de figures masculines, avec en premier chef son grand-père noir, Pop. Mais il y a les autres, plus durs à cerner : son père blanc, Michael, actuellement en détention ; son autre grand-père, Big Joseph, qui l’ignore ; et les souvenirs de Given, son oncle, mort alors qu’il n’était qu’un adolescent.
Et Jojo a aussi du mal à cerner sa mère, Leonie, une femme fragile, en butte avec elle-même et avec les autres pour être la Noire qui a eu des enfants d’un Blanc. Leonie qui aimerait être une meilleure mère, mais qui a du mal à mettre les besoins de Jojo et de la petite Kayla au-dessus des siens, notamment quand il s’agit de trouver sa dose de crack. Leonie qui cherche dans la drogue les souvenirs de son frère. À l’annonce de la sortie de prison de Michael, Leonie embarque ses enfants et une copine dans la voiture, en route pour le pénitencier d’état. Là, dans ce lieu de perdition, il y a le fantôme d’un prisonnier, un garçon de treize ans qui transporte avec lui toute la sale histoire du Sud, et qui a beaucoup à apprendre à Jojo sur les pères, les fils, sur l’héritage, sur la violence, sur l’amour…

l'Afrique écrit

Je me suis demandé par quel bout commencer ma chronique. 

Par le racisme systémique, cette femme accro à la drogue et manquant d‘instinct maternel, ces âmes errantes parties de manière violente ou cet adolescent qui sert de père et de mère à sa petite sœur ?

Le chant des revenants est un roman polyphonique. Trois narrateurs prennent la parole : Leonie, Jojo et  Richie.

Commençons par Leonie. Une jeune femme afro-américaine en couple avec Michael. Un jeune homme blanc qui sort de prison au début du récit. La raison de sa présence en prison ? On l’ignore.

Leonie ne semble vivre que pour son Michael, ses enfants, elle s’en occupe par intermittence. L’instinct maternel n’est pas inné et cette assertion se confirme avec Léonie. Son addiction à la drogue m’a complètement détachée de son personnage. 

Leonie a un don. Elle est capable de voir les morts en particulier son frère, Given. Given a perdu la vie de façon débile. Son meurtrier n’avait pas digéré de perdre un pari.

Il a buté le nègre. Cette sale tête de con a buté le nègre parce qu’il a perdu un pari. 

La mort de Given a été classé en accident de chasse. Aurait-il eu le même nom si c’était Given le meutrier ?

La couleur de peau n’est pas insignifiante aux USA. Elle définit les relations, les traitements.

Mais on était chez elle, je restais noire et elle blanche, et si quelqu’un nous entendait nous engueuler et décidait d’appeler les flics, c’est moi qui irais en taule. Pas elle. Pas de meilleure amie qui tienne. 

Quand ils te regardent, ils voient une différence, fils. C’est pas ce que tu vois qui compte. C’est ce qu’eux ils voient. 

Bienvenue aux USA où le racisme systémique est malheureusement un héritage transmis de père en fils/fille. Leonie subit la haine du père de Michael.  Cet homme désapprouve avec violence la relation de son fils avec une noire. 

Parlons de Jojo. Ce jeune garçon très touchant. Ce pré-adolescent qui doit jouer le rôle de mère pour sa petite sœur. Jojo a le don de sa mère. Jojo est capable de voir Richie, ce jeune garçon mort de façon violente en prison. Un enfant qui a connu les pires sévices. Un enfant qui n’a jamais connu la douceur de l’enfance. 

Sing, unburied, sing…

Le titre du roman en anglais comme en français est bien trouvé car des fantômes errent et traversent le récit. Des âmes tourmentées qui n’arrivent pas à trouver le repos. Des âmes qui chantent leur douleur. Des fantômes qui racontent les violences dont ils ont été victimes et qui n’ont pas obtenu justice.

Une liste de revenants à laquelle on pourrait ajouter tous ces afro-américains qui ont été abattus lâchement. Je pense à Breonna Taylor, Ahmaud Arbery….

Sing, unburied, sing…

Le chant des revenants est un roman sombre. C’est l’histoire d’une famille afro-américaine qui n’a pas été épargnée par les épreuves. C’est l’histoire de l’Amérique structurellement raciste. 

Le style de narration est fluide même si j’ai été perturbée au début par l’aspect fantastique du récit. L’atmosphère du roman m’a fait penser aux romans de Toni Morrison mais on est loin du grand art de Toni. 

Christmas

Éditeur : Belfond

Date de publication :  2019

Nombre de pages : 272

Disponible en grand format, poche et numérique 

Récompensé par le National Book Award en 2017

Roman présélectionné pour le Prix les Afriques 2020

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TTL 56: Bonnes résolutions – The miseducation of Riley Pranger

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Que 2020 soit une belle année pour vous.

 

Qui dit jeudi, dit Throwback Thursday Livresque. Cette semaine, le thème est : bonnes résolutions.

Je ne vais pas vous présenter les bonnes résolutions prises par les personnages d’un livre mais les miennes 😀

Si vous tenez à découvrir un livre où le personnage prend des résolutions, vous pouvez lire ce Throwback Thursday Livresque fait il y a deux ans :  Les frasques d’Ebinto

 

En décembre dernier, j’ai pris comme résolution de lire des romances interraciales en anglais. Il n’y a qu’une poignée de ces romances traduite en français et j’étais assez frustrée. J’ai donc décidé de partir à la source afin de m’abreuver.

J’ai débuté avec The miseducation of Riley Pranger de Pepper Pace, tome 4 de la série An Estill County Mountain Man.

Résumé de l'oeuvre

When all you know is what you were taught by parents and friends that are ignorant to the world, you grow up to be a man like Riley Pranger, a passive racist and chauvinistic. But Riley is going to get a fast re-education when a single black mother rents his home for the summer and he has no choice but to recognize the actions of the people around him.
Stella Burton is a no nonsense, 6-foot tall curvaceous black woman who has no problem with hurting a man’s ego. She is opinionated, specifically about a country where she has been single handedly raising her multi-racial son to be a well-rounded black man.
What happens when white privilege is suddenly challenged? When races clash and you mess with the wrong black woman?

 

Riley Pranger est un américain blanc qui vit à Cobb Hill dans le comté d’Estill (Kentucky). Dans ce comté, on compte les noirs sur les doigts. Riley est garagiste, vit seul, rend régulièrement visite à sa grand-mère qui vit dans un établissement pour personnes âgées, fréquente l’église. Barbu, il change des personnages masculins auxquels je suis habituée dans les romances. 

Il mène sa petite vie tranquille jusqu’au jour où Pete, un collègue du garage d’origine guatémaltèque, reçoit un avis d’expulsion. Selon sa femme Theresa, c’est un membre de la famille Pranger qui l’a dénoncé à l’immigration. Bodie, le propriétaire du garage, pense directement à Riley et décide de le renvoyer.

En attendant de trouver du boulot, il décide de louer le petit chalet situé à côté de sa maison au public. Il a déjà reçu une offre d’une jeune femme il y a quelques mois mais l’a ignorée. Il conclut donc l’affaire, la jeune femme étant toujours intéressée.

Quelques semaines plus tard, il découvre avec grande surprise que sa locataire est Stella Burton, une afro-américaine avec un enfant métis aux yeux aussi gris que les siens…

L’intrigue met du temps à se mettre en place (on arrive au vif du sujet au 8e chapitre), on aurait pu se passer de quelques descriptions, la romance ne prend forme que dans les derniers chapitres mais les thèmes abordés sont percutants: la politique migratoire aux USA, le racisme qu’il soit passif ou actif, la suprématie blanche.

Riley est adorable, Stella quant à elle est une femme qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, une femme forte comme je les aime. Indépendante, elle est loin d’être mièvre, n’a pas peur de dire ce qu’elle pense. J’ai adoré la partie où elle n’a pas hésité à donner un coup de poing à cet homme qui a traité son fils de bâtard. 😀

L’auteure fait apparaître dans ce tome des personnages d’autres tomes. Elle m’a donné envie de découvrir le tome 1 de la série qui est une version moderne de la belle et la bête.

Beast (Estill County Mountain Man #1)

 

Quel livre auriez-vous proposé pour ce thème ?

Quelles sont vos résolutions livresques ? 

 

 

fleur v1